Orgies Sadiques de l’Ère Edo

A l’image des autres opus de la série des Joys Of Torture (1968-1973), ce troisième essai nous entraîne au tréfonds des perversions de l’âme japonaise, par une étude des moeurs située à l’époque Tokugawa (ou période Edo) lorgnant vers le film d’exploitation, mais aux qualités artistiques indéniables. A l’instar de la plupart des films de cette série, Orgies Sadiques de l’Ère Edo est construit en triptyque, chaque sketch dépeignant le destin tragique de femmes (surtout) et d’hommes aux prises avec leurs passions et perversions.

Alors qu’un médecin secourt une mourante sur le point d’accoucher, le premier volet nous dévoile son histoire, à la faveur d’un flash-back. Nous voyons Oito, jeune innocente parée d’un superbe kimono aux couleurs printanières, se faire harceler par des brigands qui lui réclament l’argent que doit sa soeur. Un homme fait mine de la sauver de leurs griffes, la séduisant par la suite. Il abusera d’elle mais celle-ci en tombera finalement amoureuse, se sacrifiant pour lui et acceptant de se prostituer pour rembourser ses dettes ; elle finit par devenir Geisha dans une maison du quartier chaud de Yoshiwara. Victime naïve de l’homme qui l’a séduite, elle commettra l’erreur de continuer à l’aimer et aura un enfant de lui. Mais cette faute, pour une Geisha, lui coûtera la vie et celle de sa progéniture.

Le second destin nous montre un homme qui consulte un médecin hypnotiseur, sorte de psychanalyste avant la lettre, afin de comprendre comment soigner sa femme dont les moeurs sexuelles pour le moins étranges, l’empêchent d’avoir une sexualité normale avec son époux. En effet, celle-ci ne peut jouir qu’en se faisant violer par des hommes difformes, clochards ou nains et en les brutalisant par la suite. C’est ainsi que lors d’une séance d’hypnose nous apprendrons qu’elle fut violée et séquestrée dans sa jeunesse par un homme défiguré. Mais malgré les conseils du médecin, les relations entre les deux époux ne se résoudront que lors d’une confrontation finale brutale et tragique.

Le sketch final, d’un grotesque et d’une barbarie peu commune, met aux prises une jeune femme et un riche seigneur sadique dont la jouissance s’exprime par la mise en scène de tortures et de meurtres de femmes. Adepte des jeux pervers, il organise une corrida sanglante, sorte d’Interville barbare où les vachettes ont des épieux enflammés sur les cornes et ou les victimes sont des femmes sans défense vêtues de rouge. Il remarque une femme, Mitsu, qui loin d’être effarouchée, le défie du regard, et semble jouir de la souffrance de ce spectacle. Le masochisme de Mitsu le touchant au plus haut point, il décide d’en faire sa concubine favorite ; Mitsu gagnant son rang auprès de la cour. Mais son ambition et sa rivalité avec dame Okon, la femme légitime, lui coûteront cher au cours d’un final hallucinant.

L’approche d’Ishii est ici celle d’un historien, plus que d’un dramaturge. Situant précisément ses récits, l’ère Genroku (1688-1704), période de prospérité pour le Japon, il prend un soin particulier à retranscrire les moeurs d’une société dont la richesse culturelle et économique l’entraînent sur la pente de la décadence. Bénéficiant des moyens des studios Toei, adeptes des grandes reconstitutions historiques, il dépasse le simple film de genre par la beauté des décors, des costumes et de son éclairage ; offrant parfois un tableau saisissant, un peu à la manière d’une pièce de Kabuki de la vie de l’époque. L’idée même d’un découpage tripartite renforce l’idée que plus que les personnages eux-mêmes, Ishii s’intéresse aux situations ou "tranches de vies", soulignant comme un sociologue la folie et la déraison humaine gagnant la société toute entière.

Le générique, d’une réelle force expressive, nous plonge par l’entremise du danseur de Butoh, Tatsumi Hijikata (dont c’est la première collaboration avec Ishii, voir l’article sur L’Effrayant Docteur H.), dans le théâtre des vices et des perversions humaines. Le Kabuki, dont l’origine populaire sied parfaitement à l’auteur, semble avoir inspiré non seulement la forme mais également le matériau même de son histoire. En effet, dans la pièce de Tsuruya Namboku [1] Hitori Tabi Gojûsan Tsugi, une femme enceinte est torturée, éventrée et son enfant lancé en l’air (voir le troisième sketch). Cette forme de violence, soulignant de la façon la plus extrême, le sentiment de la perte nostalgique de l’enfance propre aux japonais. C’est aussi la transgression d’un des tabous les plus strictes. La cruauté esthétisante d’Orgies Sadiques de l’Ère Edo, est aussi un façon d’exorciser sa peur et ses démons pour l’homme. Au Japon la passion féminine a souvent une connotation démoniaque, liée au pouvoir de procréation, et à cause de son impureté originelle et sa capacité à détourner l’homme de sa voie, c’est la femme qui doit endurer le plus de souffrances. Teruo montre que si la perversion féminine est cause des souffrances de la femme, l’origine de cette perversion est le fruit de la contrainte de l’homme (le viol pour la plupart des cas), de son désir sexuel et de ses fantasmes. C’est du fait de son viol par un être difforme que la jeune femme du second opus développe une perversion, ainsi que dans le troisième épisode, la jeune Mitsu a été jadis capturée et entraînée à aimer la souffrance en vue de satisfaire les goût sadiques de son seigneur. Mais comme si elles ne pouvaient se satisfaire de leur simple rôle, ces femmes vivent leurs passion à l’extrême limite, bravant aussi les conventions sociales, entraînant leurs pathétiques hommes au bord de la folie. Signe d’une rupture dans les traditions d’une époque, ces personnages féminins semblent aussi faire écho à l’évolution des mentalités de l’époque même du film (1969).

On peut évidemment douter de la moralité de cette entreprise, pourtant non dénuée d’intérêt culturel, au vu de la complaisance de Teruo Ishii à filmer la nudité féminine sous tous ces aspects et ses perversions. Flirtant avec le film d’exploitation pur, il s’en sort néanmoins fort honnêtement, grâce à la qualité de sa mise en scène (s’il l’on excepte la scène de l’éventration) et son traitement esthétique non dénué de poésie. Le premier sketch montrant la jeune femme et son sauveur s’enlaçant sur fonds de longues tapisseries de couleurs aux motifs floraux est de toute beauté, sans oublier la séance de Shibari [2] du dernier sketch. Ne se limitant pas à la seule représentation de la perversion humaine, il introduit un personnage récurrent en la personne du médecin, interprété par l’un de ses acteurs fétiche, Teruo Yoshida. Ce personnage qui apparaît sous des traits différents dans les trois récits, est une sorte de double et caution morale du cinéaste. Témoin de son temps, il est celui qui apaise les souffrances et tente de guérir les troubles des personnage.

De Bataille à Tanizaki, l’illustration de l’érotisme au travers de la souffrance a connu de nombreuses représentations dans l’art. Orgies Sadiques de l’Ère Edo confirme Teruo Ishii et son style ero-guro comme l’un de ses plus dignes représentants au cinéma, ouvrant la voie au plus cérébral mais non moins beau L’Empire des Sens de Nagisa Oshima quelques années plus tard.

Orgies Sadiques de l’Ère Edo a été diffusé à Paris dans le cadre d’une rétrospective Teruo Ishii, au cours de l’Etrange Festival 2004.

[1Tsuruya Namboku IV (1755-1829) auteur de Kabuki connu pour ses oeuvres mêlant grotesque, macabre et surnaturel est aussi l’auteur des Contes fantastiques de Yotsuya adapté par Kenji Misumi (1959).

[2Spécialité érotique nippone consistant dans l’art de ligoter quelqu’un dans toutes les positions imaginables.

aka Genroku Onna Keizu : Zankoku ijô gyakutai monogatari - Decadent Edo Women Genealogy : Brutality, Abnormal, Abusive | Japon | 1969 | Un film de Teruo Ishii | Avec Mitsuko Aoi, Teruo Yoshida, Masumi Tachibana, Yukie Kagawa, Akira Ishihama
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