Osen la maudite

L’érotisme convulsif de Tanaka.

Maître incontesté du roman porno Nikkatsu au même titre que Tatsumi Kumashiro, Noboru Tanaka est surtout cité pour son exceptionnel portrait en huis-clos étouffant des mythiques amants jusqu’au-boutistes de La véritable histoire d’Abe Sada (1975). Celui qui suivit des études de littérature française n’a pourtant pas attendu l’avènement du DVD pour bénéficier en France d’une exposition non négligeable, puisque le splendide Marché sexuel des filles (1974), tourné en extérieurs à Kamagazaki [1], et son adaptation de l’univers ero-guro d’Edogawa Rampo La Maison des perversités (1976) ont connu une diffusion en VHS. Alors que la récente édition d’un inédit, le sadien Bondage [2] (1977), est venue compléter l’esquisse d’une œuvre ayant sut résister à l’érosion d’un genre jusqu’à son dernier sursaut avec Monster Woman ’88 (1988) sous le label Ropponica [3].

Osen (Rie Nakagawa), jadis courtisane de luxe à Yoshiwara, le plus célèbre quartier de plaisirs d’Edo, n’est désormais plus qu’une simple “jorô” (prostituée de rue) arpentant les bas fonds de la ville ; victime de sa réputation suite à la mort suspecte de trois de ses anciens clients. Flanquée de Tomizo (Akira Takahashi), un mari joueur, buveur et voleur qui n’hésite pas à la vendre au plus offrant, elle affronte l’existence avec la grâce résignée due à son ancien rang. Croisant un jour la route d’un jeune marionnettiste de bunraku [4] qui tombe éperdument amoureux d’elle, l’espoir d’une vie meilleure à laquelle elle refuse de croire semble se dessiner à l’horizon...

Avec Osen la maudite, Tanaka poursuit une exploration de la beauté convulsive de ces femmes pleines de vitalité dont l’expressivité amoureuse ne souffre d’aucune limite, pas même la mort. Osen sectionnant l’auriculaire de son mari, mort à ses pieds tel un misérable, avant de s’en servir comme olisbos dans une scène de masturbation que n’aurait pas renié la Sachiko Hanai de Mitsuru Meike [5] ; démontre par son symbolisme une parenté évidente avec l’appropriation du pénis masculin de son amant par Abe Sada. Véritable esthète et maître de la couleur, Tanaka, qui bénéficie encore à l’époque des fastueux décors et costumes du studio Nikkatsu, de par sa mise en scène fluide et inventive, théâtralise magnifiquement cette créature de mauvaise vie, qui ne se départ jamais de sa dignité malgré les pires humiliations. Si Osen n’était aussi décomplexée dans ses débordements érotiques en phase avec l’époque, on pourrait presque la confondre avec l’une des tragiques héroïnes de Mizoguchi. Mais en réalité, de par sa marginalité en rupture avec la société, son réalisme désenchanté et l’instrumentalisation assumée de son corps comme expression libertaire, Osen serait plutôt cousine des femmes d’Imamura. N’oublions pas que Tanaka fût assistant sur le premier film indépendant du maître, Le pornographe (1966), véritable manifeste du plaisir sexuel.

L’autre trace d’influence significative chez Tanaka, s’exprimant davantage d’un point de vue esthétique, fût celle de Seijun Suzuki, auprès de qui il fût également assistant sur Histoire d’une prostituée (1965) et Histoire d’Akutaro, né sous une mauvaise étoile (1965) ; sans oublier sa présence préalable dans les renforts de La barrière de chair (1964). Ainsi l’on retrouve ce sens de la théâtralité qui transpire, notamment dans le superbe travelling latéral décrivant le retour miraculeux à la vie de Tomizo que l’on croyait mort après avoir été projeté d’une falaise. Celui-ci tel un revenant, le doigt amputé encore saignant, avance, hagard, devant les corps terrifiés, abattant les cloisons des fusuma à reculons, finissant par s’empiler au fond de la pièce baignée d’un clair obscur, dans un enchevêtrement de chair grotesque et surréaliste. Tanaka par ce moment de bravoure montre aussi qu’il est un véritable cinéaste d’intérieur, se jouant habilement dans sa mise en espace des limites du confinement pour exprimer l’intimité suffocante de lieux clos. On y retrouve également le motif récurrent du voyeurisme cher à l’auteur de la Maison des perversités.

Osen la maudite, bien que déjà son huitième film, se rattache aussi par certains aspects aux débuts du cinéaste, fortement marqués par l’empreinte du surréalisme français qu’il cultive avec bonheur. Ainsi la superbe séquence onirique scellant la rencontre amoureuse entre le jeune marionnettiste vierge, devient un théâtre d’ombres et de formes onirique dans lequel se confond fantasme du jeune homme, désirant une femme à l’image d’une poupée, et représentation d’une pièce classique du bunraku, dans un jeu de substitution des corps et des formes parfaitement restitué par le montage.

A l’instar du coït final de Tomizo et Osen, l’érotisme de Tanaka tient davantage de Bataille, chez qui l’expression ultime s’épanouit dans la mort, que des jeux de cordes de bourgeois complexés en mal de turpitudes d’un Masaru Konuma. Les qualités plastiques même d’Osen la maudite participent à mettre en scène cet érotisme, dont l’expressionnisme cherche constamment à fuir la médiocrité du réel. Chez le peintre d’estampes, Osen singeant la Simone d’Histoire de l’Oeil introduisant un testicule de taureau dans son vagin, fait de même avec une carpe vivante suintant la saumure. Un accouplement marin évoquant Le rêve de la femme du pêcheur du peintre Hokusai, et dont Kaneto Shindô livrera une version à l’onirisme caoutchouteux dans son Hokusai manga (1981).

Osen la maudite est aussi l’occasion de découvrir l’actrice Rie Nakagawa, recrutée dans le milieu du cinéma pink l’année précédente, et qui fît ses débuts à la Nikkatsu dans le premier film de Tanaka dans le rôle d’une épouse frigide à la sexualité tourmentée dans Goutte sur pétale (1972). Moins emblématique que Mari Tanaka ou charnelle que Junko Miyashita, sa beauté classique convient pourtant parfaitement à l’incarnation du monde flottant d’Edo, tout droit sortie d’une estampe, arborant un large visage d’une rondeur potelée et portant avec élégance la coiffure sophistiquée des courtisanes.

Film essentiel à la filmographie de Tanaka même s’il n’en est pas le chef d’œuvre, Osen la maudite conjugue avec maestria sexe et mort, violence et passion, souillure et pureté, beauté et laideur, tristesse et mélancolie dans un halo onirique et fantastique caractéristique du style Tanaka. Un indispensable destiné autant au curieux qu’au passionné.

Signalons pour ceux qui souhaiteraient approfondir la connaissance de l’œuvre du cinéaste la publication d’un entretien avec le critique Japonais Toshio Takasaki auteur d’un ouvrage consacré à Noboru Tanaka dans la rubrique SoOtaku du site des Cahiers du cinéma : Entretien avec Toshio Takasaki.

Film diffusé dans le cadre de l’Étrange Festival 2009 (Première Française).

Osen la maudite est prévu en sortie DVD avec sous-titres français le 6 Janvier 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

Remerciements à Benjamin Gaessler, Cédric Landemaine et Wild Side.

[1Situé à Osaka, il s’agit du plus gros quartier de travailleurs journaliers du Japon. Pour une explication de l’origine et du développement du phénomène, lire l’article suivant : www.eurasie.net/webzine/spip.php ?article289.

[2Disponible dans le coffret Noboru Tanaka paru chez Cinémalta.

[3En 1988, alors que l’invasion du porno en VHS achève le roman porno à petits feu, la Nikkatsu tentera une ultime alternative en lançant le label Ropponica, version édulcorée du roman porno proposant un érotisme soft aux ambitions artistiques, destiné au grand public ; mais qui ne durera que l’espace d’une dizaine de productions.

[4Art traditionnel originaire de l’île d’Awaji dont l’âge d’or se situe au XVIIe siècle.

[5Voir le pinku intello The Glamorous Life of Sachiko Hanai (2003) proposant un usage singulier du doigt de George Bush.

aka The Hell-Fated Courtesan, Prostitute Torture Hell, L’Enfer Secret des Putes, (Maruhi) jorô seme jigoku, (秘) 女郎責め地獄 | Japon | 1973 | Un film de Noboru Tanaka | Avec Rie Nakagawa, Yuri Yamashina, Hijiri Abe, Chizuyu Azami, Moeko Ezawa, Toshihiko Oda, Hiroshi Chô, Akira Takahashi
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