Partho Sen-Gupta

Nous avions rencontré Partho Sen-Gupta en 2004 lors de la présentation de son premier film, Let the Wind Blow, au Festival des trois continents et il s’agissait alors de l’une des mes premières interviews. Le développement des réseaux sociaux, qui ont également eu leur rôle à jouer pour financer son second film, nous ont permis de garder le contact. En l’interrogeant sur son parcours depuis cette première rencontre, je souhaitais en savoir plus ce qui se passe loin derrière les caméras, avant que la pellicule ne tourne, quand il y en a encore comme on le verra, et après quand le film est dans la boîte. Je veux dire dans le disque dur. Une projection de Sunrise en salle à Paris devrait avoir lieu à la rentrée.

Sancho : Ton premier film Let the Wind Blow a été sélectionné dans des festivals, mais n’a pas été distribué, hormis en VOD. Qu’est-ce qui lui a manqué pour être choisi par un distributeur ?

Partho Sen-Gupta  : Honnêtement, je ne sais pas. Je pense quand même que mon premier film est sorti trop tôt. A l’époque, on m’a reproché d’avoir fait un film imaginaire : la jeunesse décrite dans Let the Wind Blow n’existait pas. L’image de l’Inde était celle véhiculée par le film Salaam Bombay ! de Mira Nair. Les cinématographies chinoises et coréennes avaient alors le vent en poupe, puis les gens s’en sont fatigués vers 2008-2009. Il y a eu alors un désir de cinéma indien. Le marché, c’est à dire les agents de vente et les distributeurs, ont regardé ce cinéma d’un air différent. J’ai alors vu des films qui ressemblaient au mien, dont ils avaient repris des idées.

Quels sont les obstacles que as tu rencontrés et qui t’ont empêché de tourner rapidement un second film ?

Ces dix années entre mon premier et mon second film s’expliquent par un faux départ. J’avais reçu une proposition pour faire un second long métrage dès 2002, mais le goût des gens a changé le temps que j’écrive mon scénario. J’ai donc abandonné ce projet, dont le développement était pourtant financé. Entre temps, j’ai aussi réalisé un documentaire musical pour Universal, qui a nécessité un an et demi de travail.

J’ai ensuite écrit mon second film, Sunrise, en 2007 et en 2008, et tout semblait bien parti. Je disposais du financement et j’avais aussi été sélectionné au marché des projets de Pusan (Asian Film Market). Mais mon producteur indien m’a dit que nous n’avions besoin de coproduction car il avait à sa disposition tout l’argent nécessaire. Je n’étais par le seul, quatre autres réalisateurs indiens étaient concernés. Mais une semaine avant le début du tournage, il m’a annoncé que toutes les productions étaient arrêtées car sa source d’argent s’était tarie. J’ai compris par la suite qu’il s’agissait d’une des conséquences de la crise des subprimes. Beaucoup d’argent venait en Inde via Les Maldives - l’argent des hedges funds - qui était ensuite investi dans le cinéma. Je n’avais pas commencé à filmer, mais certains avait déjà fini leur tournage et tout s’est arrêté net. De nombreux films ont été bloqués pour cette raison.

Comment concrètement as-tu trouvé le financement pour Sunrise ?

Comme je ne parvenais pas à trouver de l’argent, j’ai fait appel au crowfunding en 2011. J’ai appris sur le tas comment fonctionnaient Facebook et Twitter et j’ai ainsi récolté 21 000 dollars. Cette collecte représente un vrai travail et m’a pris trois mois. J’ai ensuite rassemblé mes comédiens et j’ai réalisé un teaser d’une durée de deux minutes. Il m’a permis d’être sélectionné pour le marché Open Doors du Festival de Locarno. Armé d’un iPad où était stocké ce teaser, j’ai pitché mon film à de nombreuses personnes. Marc Irmer, qui est devenu le producteur de Sunrise et que je connaissais depuis l’époque de mon passage à la Fémis, s’est intéressé au projet. J’ai aussi rencontré des représentants du National Film Development Corporation of India, l’équivalent indien du CNC, qui voulaient que je leur soumette le projet. Ils pouvaient apporter 50% du budget, mais il fallait passer devant une commission. J’ai donc fait les démarches nécessaires. Au moment du crowfunding, j’ai eu des contacts avec deux financiers, dont un Indien basé à New-York, qui produit beaucoup de films. Il était d’accord pour mettre 25 000 dollars car il voulait voir ce que j’allais pouvoir faire. Un autre investisseur souhaitait financer des films, mais ne l’avait encore jamais fait. Il a aussi investi 25 000 dollars.

J’avais prévu à l’origine un budget de 200 000 dollars, mais quand j’ai soumis mon projet au National Film Development Corporation of India, ses membres ont considéré qu’il ne pouvait s’agir d’un vrai budget. Nous l’avons retravaillé et il est monté à 500 000 dollars. Le CNC indien a donné un avis favorable et a contribué au financement du film à hauteur de 53%. Le producteur français, Marc Imer de Dolce Vita Films, a apporté 35% du budget, que j’ai complété avec ma société, Independent Movies.

Comment se déroulent les Open Doors du Festival de Locarno ?

Elles fonctionnent comme un speed dating qui durerait trois jours. Les producteurs, les financiers, les distributeurs reçoivent une brochure qui regroupe toutes les informations à propos des projets sélectionnés : budgets, traitements… Ils les lisent et prennent un rendez-vous qui dure une demi-heure. Tu rencontres donc des professionnels toute la journée. Puis lors du cocktail-networking de fin de journée tu peux approfondir tes discussions avec les personnes qui n’étaient pas convaincues au bout de 30 minutes ou avec celles qui étaient déjà intéressées par le projet. Tout le cinéma indépendant se finance désormais de cette manière-là. Les festivals comme Locarno ou Pusan sélectionnent préalablement une quinzaine de projets.

Pour revenir au crowfunding, que tu as été un des premiers à utiliser pour financer un film, penses-tu qu’il s’agit d’un épiphénomène ou qu’il va s’inscrire dans la durée ?

Je pense que le financement participatif ne disparaîtra pas, mais je ne crois pas et n’ai jamais cru qu’il soit possible de financer un film dans son intégralité avec de l’argent collecté par cette méthode. Si tu veux faire un film, tu dois disposer d’au moins 200 000 dollars et une telle somme est très difficile à obtenir via le crowfunding. Celui-ci peut te permettre de rassembler 25 000 ou 50 000 dollars pour amorcer le financement de ton film : le premier dollar amène le suivant. Le crowfunding reste cependant du mécénat et les participants le font par « amour », même si à la fin ils auront le DVD ou seront cités au générique. Il est cependant vrai qu’une personnalité, comme Spike Lee avec Da Sweet Blood of Jesus, peux utiliser ce moyen pour monter un film. S’il souhaite obtenir 800 000 dollars, il y parviendra.

Ton budget se répartit comment entre le tournage, la post production et le marketing ?

La moitié a été consacrée au tournage. Les 35% du budget apportés par le producteur français sont un montage constitué d’une partie en cash et le reste de contacts. Toutes la post production a été faite en France. J’ai monté une très bonne équipe grâce à mes contacts à la Femis.

As-tu fais appel au fonds Sud ?

Nous avons essayé sans succès. Le fonds Sud n’existe plus en tant que tel. Le nouveau dispositif s’appelle Cinéma du monde et de nouveaux pays comme l’Argentine, le Japon ou la Corée y sont éligibles. Les projets sont de ce fait plus nombreux et la probabilité d’être sélectionnée d’autant plus faible.

Nous avons parlé du crowfunding, mais tu es aussi très présent sur Facebook et Tweeter. Les réseaux sociaux sont un passage obligé, mais apportent-ils réellement quelque chose ?

Ces réseaux et le crowfunding te permettent de créer du buzz pendant quelques mois. Sur les petits films, les distributeurs français font appel au crowfunding, non pas pour réunir de l’argent, mais pour que les gens parlent du film et obtenir une petite audience déjà acquise. J’ai entendu parler d’une société qui s’occupe d’organiser le crowfunding et la présence sur Facebook, Tweeter, Tumblr... Ensuite elle conserve l’argent… Ma présence sur les réseaux sociaux va me permettre de promouvoir mon film avec l’effet de chambre d’écho qui les caractérise : une personne qui retweetera un clip de Sunrise par exemple fera qu’il pourra être vu par ses followers.

Ton film est fini, quelle est ta stratégie pour le faire connaître par le plus grand nombre ?

Comme nous disposons de plus de moyens pour Sunrise par rapport à mon premier film, nous avons embauché un agent de vente. Son rôle est celui d’un vendeur - que ni moi, ni mon producteur ne sommes. Cet agent possède des réseaux et fait passer les films dans les festivals. Chaque festival va payer entre 800 et 1000 euros par projection qu’il va utiliser pour faire de la publicité. Jusqu’à son arrivée en janvier, nous pensions montrer Sunrise dans des festivals d’art et essai classiques. Il a ainsi été projeté aux festivals de Pusan et de Bombay. C’est lui qui a eu l’idée de l’inclure dans des manifestations spécialisées dans les polars. Du coup, il va être montré à Sitges, à Fantastia à Montréal... Par ailleurs, nous avons déjà vendu le film en Allemagne pour une sortie en salles. C’est une petite vente, mais c’est déjà une vente.

Je ne pense pas qu’il sera distribué en salle dans beaucoup de pays, mais il sera visible sur iTunes, en VOD... Il faut vivre avec la réalité d’aujourd’hui. J’aimerais bien sûr que le film sorte en salle, mais le contexte actuel d’une offre trop abondante et d’une moindre place accordée aux films d’art et essai dans les cinémas rend une sortie difficile. Sunrise a en outre comme défaut de ne pas être un film réaliste. Or le monde du cinéma en Europe privilégie les films tournés dans une veine réaliste, comme ma première réalisation, Let the Wind Blow. J’ai réussi avec Sunrise à sortir du ghetto « film indien », même si je ne l’ai pas fait consciemment. Il est à la fois un peu un polar, un peu un film fantastique.

Peux-tu nous donner le pitch de ton film ?

Sunrise raconte l’histoire d’un père qui recherche sa fille perdue et cherche à devenir un héros. Lorsque nous sommes victimes d’une injustice, nous souhaitons qu’elle soit réparée. J’ai d’abord écrit un film linéaire et réaliste, mais en attendant le financement, j’ai commencé à délirer avec le scénario. Puis un jour, je me suis dit qu’il pourrait être aussi intéressant de ne pas savoir si cette histoire avait réellement lieu ou existait seulement dans sa tête. Comme lorsque que l’on a un vrai désir et que l’on invente une histoire dans sa tête. Est-ce que ces films ne deviennent pas une réalité pour toi ?

Quel a été l’accueil de Sunrise ?

A la suite de son passage à Pusan, Sunrise a reçu des critiques élogieuses, notamment de Twitch Film et The Hollywood Reporter. Le public sait que mon film existe. J’ai réussi mon pari de prouver que je pouvais mettre en scène un deuxième long métrage. Je ne sais pas si le succès financier sera au rendez-vous, mais ma carrière avance. Lors de ce passage à Paris, je suis resté un peu plus longtemps car j’avais des rendez-vous sur des projets que l’on m’a proposés. Je ne sais s’ils vont aboutir, mais ils ont aimé le style de Sunrise. Des distributeurs ont aussi dit à Marc Irmer que si je réalisais un film en Europe, ils seraient intéressés. Maintenant, j’ai envie de passer à la vitesse supérieure en termes de budget de production.

Tu as mis dix ans à faire ton deuxième film. Quelle est ta motivation ?

J’ai envie de faire du cinéma et pendant ces années, j’ai toujours voulu faire du cinéma. Je n’y arrivais pas et le métier a connu beaucoup de changements. Let the Wind Blow a été filmé sur un Beta numérique (format d’enregistrement vidéo professionnel sur bande magnétique) et j’ai payé pour le transférer sur un film de 35mm. Un an plus tard tu n’avais plus de besoin de faire ces transferts car les salles étaient équipées de projecteurs numériques. Le cinéma a connu un bouleversement entre 2004 et 2008 avec l’émergence d’appareils photo qui font aussi caméra. Pendant cette période, j’ai fait mon école de cinéma 2.0. Lorsque je suis sorti de la Femis, on montait des films en 35mm sur une table CTM (table traditionnelle de montage) et la promotion suivante travaillait sur des Avid (montage numérique). J’ai du me mettre à Internet, m’intéresser aux médias sociaux. En fait, la manière dont j’exerce mon métier de cinéaste est désormais beaucoup plus proche de celle des frères Lumière qu’auparavant. J’étais un réalisateur qui écrivait un scénario, faisait un découpage... Maintenant, je sais tout faire.

Il plus facile de faire un premier film qu’un second. Tout le monde est en quête d’un premier film, même les programmateurs. Ils peuvent ainsi dire qu’ils ont découvert un cinéaste. Je connais une dizaine de personnes qui n’ont pas passé le cap du deuxième film. Pense au réalisateur du film indien Lunch Box, qui doit avoir peur de réaliser un second long métrage tant son premier a eu du succès.

Le documentaire musical t’a servi de banc d’essai ?

J’ai travaillé en numérique sur le documentaire et j’ai donc appris toute la chaîne numérique, dont le montage sur Avid. Sans le numérique, je n’aurais pas pu tourner Sunrise car la chromatique est toujours un peu boostée. Je me suis inspiré de cinéastes, comme David Lynch, Nicolas Winding Refn, Gaspard Noé… J’aime le cinéma qui est un spectacle, pas celui auquel la Nouvelle Vague a donné naissance. Nous ne sommes pas là pour recréer le réel. Je veux raconter une histoire selon ma vision. Le critique Charles Tesson a trouvé que Sunrise était trop formaliste alors qu’il a été bien accueilli dans le monde anglo-saxon. Une nouvelle génération de sélectionneur de festival est plus réceptive à ce genre de films.

Kizushii | 5.06.2015 | Inde, Rencontres

Entretien réalisé le 30 mars 2015 à Paris.

« Nous ne sommes pas là pour recréer le réel. Je veux raconter une histoire selon ma vision. »
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