Passion

Passion. n.f. [Mouvement violent de l’âme, sentiment vif qu’elle éprouve en bien ou en mal, comme l’amour, la haine, la crainte, l’espérance, le désir...]

Sonoko Kakiuchi, jeune femme de bonne famille mariée à un juriste, oublie son ennui en prenant des cours dans une école d’Arts à Osaka. En classe, alors qu’elle croque une élève qui se trouve face à elle, le principal se rend compte que le visage qu’elle a dessiné n’est pas celui du modèle ; c’est celui de Mitsuko Tokumitsu, une autre élève, dont la beauté fait frémir Sonoko... La rumeur selon laquelle les deux femmes entretiendraient une liaison fait rapidement le tour de l’école.

Kotaro, le mari de Sonoko, lâche, accepte que les deux femmes se voient mais réfute l’idée qu’elle puissent être amantes... Mais Sonoko aime de plus en plus Mitsuko, et son mari n’entrave pas son amour pour la beauté. Puis un jour, Sonoko découvre que Mitsuko a un amant. Eijiro, jeune homme rusé et manipulateur, a de machiavéliques plans en tête...
Ce triangle d’amour et de passion va se voir rejoindre par Kotaro, tombé lui aussi sous le charme de Mitsuko...

Brillante. Il n’y a pas d’autre adjectif pour décrire cette adaptation du roman écrit en 1931 par Junichirô Tanizaki, scénarisée par l’immense Kaneto Shindô [1], qui se retrouve transcendée par l’œil magique de Yasuzo Masumura...

Au-delà de son sens premier qui, au Japon, est "force et protection contre le mal", et dans son étymologie bouddhique une représentation de l’univers changeant - manji scelle le cœur de bouddha -, l’idée ici est plutôt l’utilisation du kanji en tant que "forme"...

"Manji". Kanji [2] composé de quatre branches liées en leur centre dont les directions sont opposées... tout en ayant l’air de se suivre, à l’image du quatuor amoureux.
Manji est un film sensuel ; une sensualité exacerbée dégagée par Mitsuko, personnage magnifique et effrayant, mélange de beauté et de pureté, à la fois machiavélique, calculatrice et capricieuse. C’est elle qui va se trouver à la base de tout ; elle crée autour d’elle un sentiment de désir. Désir charnel, mais également psychologique, dans le sens où les autres veulent à tout prix la posséder, ou plutôt posséder son amour, son amitié... Mitsuko joue un jeu dangereux. Un jeu amoureux dont elle est l’unique maîtresse. En manipulatrice, elle contrôle les émotions de ses amant(e)s pour satisfaire des plaisirs auto-valorisants, une sorte d’onanisme par les mots, ou à travers le regard envieux - ou amoureux - des autres.

La sensualité supplante ici le sexe ; Mitsuko fait miroiter son corps comme un trésor sacré, à son image d’ailleurs... Le sacré. Lorsque Sonoko dessine Mitsuko, elle lui donne l’aspect d’une déesse bouddhiste : la déesse de la miséricorde. Mais y a-t-il seulement une once de pitié en cette femme magnifique ? Elle qui traîne derrière elle une sorte de tourbillon chaotique, où des sentiments d’amour pur côtoient la froide cruauté d’un ange noir...

Mais Mitsuko n’est pas la véritable instigatrice du processus de destruction qui va peu à peu engloutir nos quatre personnage, ou tout du moins, elle n’est qu’une des pièces - principales - de ce macabre puzzle... Sonoko, fragile femme au regard d’enfant, va tomber dans un piège ; celui de la beauté. Au départ, son amour platonique envers Mitsuko est dû à l’extrême beauté de cette dernière. Sonoko aime la beauté, et elle considère qu’il est normal d’aimer quelqu’un de "beau" tout comme on aime un tableau de maître ou une œuvre d’art... Dès lors, son "amour" pour Mitsuko va se transformer en obsession, une obsession maladive de la posséder, allant même jusqu’à vouloir tuer...

La mise en scène de Yasuzo Masumura, d’une justesse extrême, confère à Manji une sorte d’onirisme sensuel, rarement vu jusqu’alors - à l’époque précurseur, pour ne pas parler d’un avant-gardisme dans la représentation de la sexualité - grâce à une construction de plans d’une perfection quasi-exemplaire. Sa caméra, discrète, filme subtilement ses protagonistes, et surtout, magnifie la sublime Ayako Wakao, son actrice fétiche... Masumura qui réalisa pas moins de cinquante-sept longs-métrages entre 1957 - son premier film, Kuchizuke - et 1982 - son dernier, Konoko no Nanatsu no Oiwai ni -, sans compter ses nombreuses contributions pour le petit écran nippon jusqu’à sa mort en 1988 - il meurt d’un hémorragie cérébrale à soixante-deux ans -, dont le magnifique Akai Tenshi (L’Ange Rouge /1966), le non moins magnifique Môju (La Bête Aveugle /1969), ou encore, parmi tant d’autres, le second volet du triptyque Goyôkiba, Goyôkiba - Kamisori Hanzô Jigoku Zeme (Razor 2 : The Snare /1973), sans oublier le culte Sonezaki Shinju (Double Suicide of Sonezaki /1978)...

Mais que serait Manji sans ses deux interprètes féminines ? Ayako Wakao donc, que l’on a pu voir dans l’exceptionnel Akasen Chitai (La Rue de la Honte /1956) du grand Kenji Mizoguchi, mais également dans plusieurs films de Kazuo Mori (Midori no Nakama /1954 ; Hotaru no Hikari /1955 ; Suzaku Mon /1957...), et autres réalisations de Kon Ichikawa, Yasujiro Ozu, Kenji Misumi, et j’en passe. Sublime actrice, habituée du grand Masumura (Aozora Musume /1957 ; Karakkaze Yaro /1960 ; Senba Tsuru /1969...)... A ses côtés, la non moins - si ce n’est plus ! - célèbre Kyôko Kishida, dont la présence sur les écrans nippons - petits et grands - dure depuis près d’un demi-siècle. De Niizuma no Negoto (Keigo Kimura /1956) à Sukedachiya Sukeroku (Kihachi Okamoto /2002) cette grande actrice habituée de Masumura depuis son sixième film (Futeki na Otoko /1958) a joué dans pas moins de soixante-seize longs-métrages dirigés par les plus grands, sans parler de ses nombreux rôles à la télévision...

Mêlant complot, adultère, passion, religion, sexe et une sensualité paroxystique, Manji, œuvre significative de toute une époque, s’impose paradoxalement comme un chef-d’oeuvre intemporel...

Kuro | 6.04.2003 | Japon

Passion sort en exclusivité au Racine Odéon (Paris 6ème) à partir du 3 août, et sera par ailleurs diffusé au Balzac (Paris 8ème) dans le cadre d’une rétrospective Masumura.
- Voir la bande annonce du film.

DVD (Japon - pas vu) | Toshiba | NTSC | Zone 2 | Format : 1:2:35 - 16/9 | Son : Mono | Ce DVD ne comporte pas le moindre sous-titre.

DVD (USA - pas vu) | Image Entertainment (collection Fantoma) | NTSC | Zone 1 | Format : 1:2:35 - 16/9 | Son : Mono | Suppléments : Trailer, biographie et filmographie de Masumura, et une galerie de photos/photos d’exploit’ | Ce DVD contient des sous-titres anglais optionnels.

[1Cinéaste/scénariste célèbre à qui l’on doit notamment les films Gembaku no Ko (Les Enfants d’Hiroshima /1952), Hadaka no Shima (L’île nue /1962), Onibaba (1964)...

[2Sinogramme.

aka Manji - All Mixed Up - Swastika | Japon | 1964 | Un film de Yasuzo Masumura | D’après le roman écrit par Junichirô Tanizaki | Avec Ayako Wakao, Kyôko Kishida, Yusuke Kawazu, Eiji Funakoshi, Ken Mitsuda, Kyu Sazanka
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