Peau d’âne

A l’origine Sancho fut conçu par trois énergumènes ferus de cinéma asiatique. Force nous a été de constater que se réduire à une seule industrie cinématographique devenait trop contraignant. C’est pourquoi nous est tout simplement venue une idée : pourquoi ne pas aggrandir notre champ d’action ? Pourquoi ne pas répondre à notre soif de faire connaître le bon cinéma, le seul cinéma , le vrai cinéma et parfois même celui que l’on est le seul à aimer ? C’est donc le plus naturellement du monde qu’une déviance cinématographique fut votée, et Sancho goes Mondo [1] créé.

Nous pensions faire "amende honorable" en vous présentant l’intégrale de Lenzi ou de Deodato voire de Corbucci. Mais c’était sans compter sur les extraordinaires ressources de la rédaction de Sancho et c’est la raison pour laquelle aujourd’hui le jeudi 13 septembre 2001 Akatomy, Kuro, Ak6t, J-Me et moi-même Takeuchi sommes fiers de vous proposer le 1er article de la nouvelle branche de Sancho : Peau d’âne.

Pourquoi commencer par Peau d’âne me demanderez-vous ? Je vais vous expliquer. Mais revenons une quinzaine d’années en arrière, quand Takeuchi était petit. Souvent malade et alité, les premières années de votre serviteur furent solitaires. Des parents absents du fait de leur métier et une quarantaine forcée et fréquente me poussant à trouver des occupations intéressantes et diversifiées. Outre la lecture, s’offrait à moi un royaume inexploré et immense : le cinéma. Nous étions alors en 1985 et une machine fit son apparition dans le salon. Une machine qui faisait le triple de taille de son équivalent d’aujourd’hui : le magnétoscope. Cette drôle de boîte allait (comme chez d’autres gens sans doute) changer le cours de mon existence. Comment ne pas être traumatisé à 8 ans par des claques successives telles que L’Exorciste, Mad Max 1 et 2, Midnight Express (loués tous les dimanches, à l’époque jour bénit qui est devenu bien suicide depuis, surtout vers 17h36 quand il pleut). Bref ne nous étalons pas trop.

C’est après avoir épuisé les bandes magnétiques des films des années 50,60,70 qui passaient énormément à l’époque (vive la Dernière Séance du mardi soir visible pour les enfants car y avait pas école le lendemain), que je fus attiré par ce titre et son casting : Jean Marais et Catherine Deneuve. Ne connaissant guère la seconde personne et percutant à peine sur le fait que Marais jouait dans Le Bossu et Le Capitan ; je décidais sans hésiter une seconde d’enfouir dans l’énorme tiroir du magnéto cette cassette.

Ce fut pour moi un choc cinématographique sans précédent, une baffe monumentale. Mais comment donc quelqu’un avait pu oser écrire et réaliser ce genre de film musical ? Comment quelqu’un doué de sens commun a pu mettre Jean Marais sur un trône gigantesque en forme de chat ?

Resituons un peu le débat. 1985. Miami Vice fait rage, Van Halen est bien chef d’oeuvre et Michael J.Fox voyage dans le temps. Peau d’âne datant de 1970, le décalage fut complet et balaya mes maigres repères cinématographiques, déjà bien ancrés dans ce petit esprit qui n’avait pas encore découvert Shakespeare ou bien Stendhal (si si je vous assure !!). Mais là je m’égare.

Mais alors pourquoi parler de ce film bon sang !!?? C’est tout simplement parce que Peau d’âne est un réel chef-d’oeuvre. Un film qui va aussi loin dans le mauvais goût ne s’est jamais vu : Jean Marais est assis sur un chat blanc qui lui sert de trône ; on n’a pas hésité à peindre des chevaux en rouge pour qu’ils puissent s’harmoniser avec les cavaliers eux-mêmes vêtus de rouge ; et comment oublier l’arrivée en hélicoptère avec à son bord Fantômas heu... Jean Marais.

On a tout de même l’impression que chaque acteur fait son petit numéro dans son coin (Marais le premier avec ses répliques pleines d’esbrouffe inutile). Cela sent le film où chacun essaye de se mettre en valeur dans une joute scénaristique hallucinante. Deneuve/Reine fait jurer, sur son lit de mort, à son Roi/Marais de se remarier seulement s’il trouve une femme plus belle et mieux faite qu’elle (c’est pour vous dire la haute estime du personnage envers elle-même). Puis il faut entendre, par la suite, Marais déclamer les vers de son grand ami Cocteau (un anachronisme de plusieurs siècles : certainement pas !!)...

Je sais, une partie de nos lecteurs se demandent : "mais pourquoi écrire un article sur ce film si c’est pour le descendre de la sorte ?". A ça je répondrais plus tard. Une autre partie se disent, un peu excédés sans doute, que je n’ai rien compris au film, que de toute façon c’est une oeuvre destinée aux enfants et qu’il faut la voir en tant que telle. A ceux-là je rétorquerais ceci : comment un enfant peut-il comprendre qu’un père puisse vouloir épouser sa fille (et lui faire des enfants) et arriver en hélicoptère alors que l’on est censé être au temps des princes et des princesses ? Cela ne peut provoquer qu’un traumatisme chez un enfant - même averti.

Et maintenant pour répondre à la première interrogation, laissez-moi vous présenter les véritables raisons de cet article. Peau d’âne fut le prolongement direct de mon éveil au septième art. Peau d’âne devint très vite un de mes films de chevet au même titre que Scaramouche, Hatari, ou Singin’in the rain et The King and I. Les deux derniers représentant ma seule incursion dans la comédie musicale. Cela peut faire sourire mais pour un enfant de 8 ans c’est le bout du monde. En effet comment prendre à 8 ans un tel étalage de situations inconcevables, de sentiments chantés, d’anachronismes flippants (l’hélicoptère) et de naïveté touchante ?

Justement la naïveté a été la façon de Demy, tout au long de sa carrière, de désamorcer/désacraliser la gravité des situations dans lesquelles il mettait ses personnages. J’en veux pour preuve le dialogue entre Deneuve/princesse et son père/Marais :

"- Ma fille je vous aime.
- Moi aussi je vous aime père.
- Alors épousez moi ma fille."

Ou bien encore la chanson de la fée, marraine de la princesse, qui essaye de la convaincre de ne pas céder aux avances de son père, écoutez plutôt :

"Un prince , une bergère peuvent bien s'accorder quelquefois
Mais une fille et son père c'est ma foi
Un hymen incensé, une progéniture altérée."

Au delà du caractère naïf des rimes et de la musique, on ne peut que s’offusquer de la façon dont l’inceste est à peine montré du doigt ; après tout c’est un conte pour enfant alors passons.

"Des questions de culture et de législature décidèrent en leur temps qu’on ne mariait pas les filles avec leurs papas."

On en rajoute une couche pour bien asseoir le ridicule de la situation : épouser son père est à peine immoral dans la tête de la princesse, après tout elle aime son père cette fille. Flanquée de la peau de l’âne, qui faisait la fortune de son père et qui reste l’origine du traumatisme du petit Takeuchi, la princesse s’enfuit et va se cacher dans une cabane au fond de la forêt (n’oublions pas qu’il s’agit d’un conte pour enfant). Mais alors comment aller plus loin encore ? Plus loin qu’un trône en forme de chat ; qu’une fée/chagasse qui ne porte pas de soutien-gorge et qui traverse des plafonds en papier-peint. Il fallait trouver quelque chose ou quelqu’un plutôt. Ce sera Jacques Perrin tout habillé de rouge et accompagné d’un Patrick Préjean barbu !!??

C’est à ce moment là que le film démarre vraiment. C’est à partir de là que la narration niaise laisse place à une réelle réalisation qui n’a cesse de s’accélérer, tout comme la musique qui devient prenante et les paroles qui prennent enfin une autre dimension :

"Que l'on me pende si je n'ai pas rêvé
Je me demande si je n'ai pas trouvé
L'amour au passage
Celui qui rend fou les plus sages
J'ai bien cru reconnaître son regard
Tant de jeunesse, de grâce et de beauté
Tant de tendresse, tant de sérennité
Ma vie dépendra d'elle
Je n'existerait que pour elle
Il faut que m'appartienne son amour
Je n'attendais plus rien et je désespérais
Je vivais tant mal que bien quand elle m'apparaît
Plus belle qu'un ange parmi nous descendu
Je donnerais ma vie en échange
Quitte à être pendu
Il me faut la revoir je ne veux pas mourir d'amour."

On parle de mourir d’amour et la mort par pendaison est citée par deux fois. Il faut qu’ils se rencontrent et qu’ils s’aiment comme dans les contes de fées quoi !! Sujet futile mais sujet enfin dévoilé. Sujet que l’on perd à cause de la trop grande générosité de Michel Legrand, dans la chanson suivante dénuée de tous sens et qui est digne de la cuisine des mousquetaires :

" Préparez votre,préparez votre pâte.
Dans une jatte, dans une jatte plate....."

Inutile de continuer.

Demy va reprendre en main tout cela et va réunir les esprits vagabonds des deux tourtereaux dans un enchaînement de plans truqués et une envolée lyrique exceptionnelle. Et quelle chanson mon Dieu !!

"Tous nous ferons de notre vie, ce que d'autres n'ont jamais su faire
Nos amours resteront légendaires et nous vivrons longtemps après la vie
Mais qu'allons nous faire de tout ce bonheur, le montrer ou bien le taire
Nous ferons ce qui est interdit.
Nous irons ensemble à la buvette.
Nous fumerons la pipe en cachette.
Nous nous gaverons de pâtisserie.
Mais qu'allons nous faire de tous ces plaisirs
Il y en a tant sur Terre."

Roulades passées à l’envers et plans explicatifs des paroles, finissant allègrement ce monument chansonnier sans précédent dans la comédie musicale. La niaiserie dépasse son stade naïf. Devenant ainsi la définition de l’amour que pouvaient se faire des jeunes gens dans la tête de Jacques Demy et de son comparse Michel Legrand. Mon Dieu mais quel film fantastique !!
Et comme il se doit le conte de fées se terminera bien. Bien pas tant que cela, la plus grande incompréhension cinématographique reste à venir. Jean Marais dans toute sa splendeur arrive au mariage de sa fille à bord d’un hélicoptère. Ce n’est pas la seule fois où un hélicoptère fait une apparition remarquée et totalement incongrue dans un film : allez demander à Lamberto Bava pourquoi un hélicoptère tombe au milieu de la salle de cinéma dans ce chef-d’oeuvre qu’est Demons, allez ,allez-y !! Pour en revenir au film, la seule "explication" donnée par la voix-off nous laisse sans voix :

"Le conte de Peau d'âne est peut-être difficile à croire.
Mais tant que dans le monde il y aura des enfants,
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire."

Abracadabrantesque mais merveilleux, n’est-ce pas ?

Mais pourquoi réaliser un tel film ? Pourquoi réunir un tel casting ? Le choix de Deneuve est compréhensible, puisqu’il s’agissait de l’égérie de Demy. Celui de Jean Marais reste obscur, peut-être le collant ?? La présence de Danièle Darrieux est judicieuse car après tout on a toujours besoin d’une véritable actrice dans son film ; tout comme ce fut le cas pour Jeremy Irons dans Donjons et Dragons (oui je sais je sais, bravo pour la comparaison, fallait la trouver). Quant à Jacques Perrin, il ne doit sa présence sans nul doute qu’au fait que le couple qu’il formait avec Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort avait rencontré un certain succès.

Résumons cet imbroglio. Tout d’abord pourquoi un article sur ce film ? Car c’est un film d’enfance donc c’est un chef-d’oeuvre (si si ça fonctionne comme ça à Sancho). Ensuite pourquoi est-ce un chef-d’oeuvre ? Parce que passée la niaiserie du début, tout va s’imbriquer l’un dans l’autre : les chansons vont se calquer parfaitement sur les images. Et même si Legrand s’est servi trop souvent de la même partition - comme James Horner - il reste tout de même un personnage attachant qui a toujours été inspiré par la beauté et la simplicité des choses de la vie. Quant à Jacques Demy, on peut lui accorder au moins une chose : il a toujours osé. Osé les couleurs vives, les sujets graves tels que la guerre dans Les Parapluies de Cherbourg, sans jamais faillir à son credo : faire aimer le monde aux gens qui n’en voyaient pas la beauté.

Takeuchi | 13.09.2001 | Hors-Asie

[1Ancien nom de la rubrique "Hors-Asie"

France | 1970 | Un film de Jacques Demy | Avec Jean Marais, Catherine Deneuve, Jacques Perrin, Danièle Darrieux
Solo, Solitude
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