Persepolis

Au même titre que Le Tombeau des lucioles, Porco Rosso ou le récent Valse avec Bachir, Persepolis prouve une fois encore qu’un excellent film d’animation véhicule au moins autant d’émotion et d’intelligence qu’une œuvre traditionnelle. Toujours accompagné de ces mêmes chefs d’œuvres, l’autobiographie imagée de Marjane Satrapi prouve également que le dessin est un vecteur diablement efficace pour dépeindre les conflits sans voyeurisme ni pathos. L’animation permet toutes les ellipses, toutes les métaphores, toutes les audaces. Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, co-réalisateurs, en font bon usage. Avec humour et impertinence.

Marjane est la fille unique d’un couple d’intellectuels de Téhéran. De la joie liée à la déroute du Shah à la déception suivant l’instauration de la république islamiste, Marjane et sa famille vivent au rythme des changements de la société iranienne. Suite à la radicalisation du régime, Marjane est forcée d’aller étudier à l’étranger.

Si Persepolis, adaptation de la bande dessinée éponyme de Marjane Satrapi, est avant tout la chronique d’une famille, c’est également un compte-rendu passionnant de la récente histoire de l’Iran. Un rappel d’autant plus intéressant au vu du contexte politique actuel, mais également parce que tout ce qui touche à ce pays reste largement méconnu en Occident. Le film fait à ce titre œuvre d’éducation et n’occulte pas les passages les plus sordides de cette histoire difficile. A travers les déboires des Satrapi, c’est toute la société iranienne qui souffre de la répression du régime, du rationnement et de la violence de la guerre, de l’intolérance des intégristes au pouvoir. Pourtant, le scénario a l’intelligence de ne pas bêtement condamner un système ou une religion mais plutôt la mise en œuvre qui en est faite par un petit groupe de personnes. Et Marjane contrebalance efficacement ses propos sur l’Iran du compte-rendu de ses pérégrinations européennes. L’intolérance y est omniprésente, ainsi qu’une certaine forme d’intégrisme et surtout une passivité et un égocentrisme qui ont presque fait mourir la jeune fille dans la rue. Cet équilibre entre réalité historique et chronique familiale donne consistance au film ainsi qu’à ses personnages. L’une ne va pas sans l’autre : son pays et la façon dont il se construit définit pour partie ce que l’on est.

C’est en substance le message que la narratrice - Marjane elle-même - appose sur les somptueux dessins en noir et blanc. Un graphisme d’apparence simple et cru, en parfaite adéquation avec des propos souvent violents, durs, et parfois vulgaires. Pourtant, c’est l’humour qui domine, ainsi que la tendresse que Marjane témoigne à ses principaux personnages, en particulier sa grand-mère, clairement son idéal de vie. Les faits sont pour la plupart cruels mais la réalisatrice ne s’apitoie pas sur son sort, se moquant d’elle-même autant qu’elle se moque des autres. A la fois conteuse et protagoniste, elle adapte la narration à l’âge de son alter ego, à la fois dans le vocabulaire et dans le dessin, de plus en plus fin et aux fonds de plus en plus sombres.

En effet, le respect du format artistique original de l’œuvre (une bande dessinée en noir et blanc) est pour beaucoup dans la puissance du film et la force avec laquelle il assène son message. Le graphisme épuré n’en est pas moins élaboré, dans ses magnifiques arrière-plans expressionnistes et dans l’utilisation d’une palette impressionnante de dégradés de gris. Le noir et blanc permet également de nombreux jeux subtils sur les couleurs ainsi que l’utilisation d’ombres chinoises pour atténuer certaines scènes très violentes ou au contraire démultiplier les effets (la tache de sang, noire, engloutissant le cadavre duquel elle s’échappe).

Ombres chinoises, jeux de marionnettes Guignol, Persepolis assume sa dualité, entre Orient et Occident, à l’instar de l’Iran. Un pays en souffrance qui court après sa grandeur passée, ruiné par la guerre et l’intégrisme de ses dirigeants. Outre l’évidente référence au glorieux passé de son peuple (Persepolis est le nom donné par les anciens grecs à Téhéran), le titre du film mêle « persécution » et « police ». Coïncidence ? Certainement pas.

Persepolis a reçu le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2007. Le film est disponible en DVD édité chez TF1 Vidéo.

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