Pole Pole Higashinakano - Motohashi Seiichi, Ohara Osamu & Doi Kouchi

Pole Pole Higashinakano est une salle de cinéma japonaise de Tokyo, spécialisée dans le documentaire. Située dans le petit quartier de Nakano, à deux stations de Shinjuku, elle tourne à environ six séances par jour, avec un bel écran et des projecteurs 16mm et 35mm. En décembre 2009, j’ai rencontré le directeur de la salle, Motohashi Seiichi, un photographe devenu documentariste (son film Le Village de Nadya est sorti en France en 2000), ainsi que son assistant à la programmation, Ohara Osamu, et son assistant à la réalisation, Doi Kouchi.

Nathalie B. : Votre salle se consacre largement au documentaire, pourquoi cette spécialisation ?

Motohashi S. : Il n’y avait aucune salle à Tokyo qui diffusait du cinéma documentaire… on s’est dit avec un ami que ça serait bien qu’il y en ait au moins une. Bon, moi je suis photographe et documentariste, ceci peut expliquer cela. Mais en réalité, je pense qu’il n’y a pas vraiment de différence entre la fiction et le documentaire. Il ne faut pas limiter un film à son genre, surtout pour les films documentaires, ça réduit leur chance d’être vus et appréciés. Comme nous sommes les seuls à diffuser du documentaire, les distributeurs viennent directement nous voir. Mais je trouve que parfois la question du format pose problème. Depuis une bonne dizaine d’années, beaucoup de films sont tournés en vidéo, cela représente la moitié des films sélectionnés à Yamagata [1]. Ce n’est ni mieux ni moins bien, mais cela engendre la production d’une multitude de films réalisés facilement, ce qui peut nuire à la qualité générale des films. Lorsqu’on tourne en pellicule, c’est très coûteux, cela demande davantage d’efforts humains, de réflexion et de préparation. Avec la vidéo, on peut avoir tendance à filmer sans trop réfléchir, on laisse tourner la caméra plus facilement. Alors le tri devient plus fastidieux, lorsqu’on est programmateur. Mais, bien sûr, la qualité réelle d’un film ne se limite pas au format, ni au choix du sujet, ou au message communiqué. C’est plutôt la qualité du regard, la sensibilité. Je regarde surtout la sincérité et la profondeur du regard de l’auteur, la qualité de son travail. Si son film a été fait avec du cœur, s’il y a un réel investissement personnel de sa part. Je préfère les films qui privilégient l’imagination des spectateurs, aux films qui imposent d’emblée une réponse. Je ne programme pas les documentaires qui ont pour unique but la provocation et le scandale.

Ohara O. : L’important pour nous, c’est que cette salle devienne un lieu privilégié de diffusion du documentaire. Et ce que j’aime dans mon travail ici, c’est qu’on a un contact direct avec les réalisateurs et on discute beaucoup avec eux, on établit un réel échange. Cette particularité devient parfois un critère de choix dans la programmation. Et puis nous fonctionnons aussi beaucoup par coup de cœur. Nous restons quand même très ouverts dans notre programmation, pour donner à plusieurs types de films une chance d’être vus.

Vous organisez souvent des rencontres avec les réalisateurs après les projections.

Motohashi S. : Oui, autant que l’on peut. On souhaite que le réalisateur fasse des efforts pour accompagner ses films. Je pense qu’une fois que le film est monté, il reste une autre étape importante pour le réalisateur : celle de le montrer et de le faire vivre. Je ne comprends pas ceux qui laissent les autres faire ce travail.

En général, on a à faire à de toutes petites productions, ou des autoproductions, donc il n’y a pas vraiment une personne spécifique en charge de la promotion du film. Le réalisateur doit la faire lui-même. En général, quand le réalisateur fait beaucoup d’efforts pour faire connaître son film, le public suit. Bien sûr, dans le cas d’une sortie nationale, le réalisateur ne pourrait pas suivre son film partout. Mais il y a des films qui ne passent qu’ici. Notre salle a une capacité de 100 places seulement, mais du coup, si le réalisateur vient, il y a un bel échange entre l’auteur (qui crée) et le public (qui reçoit). C’est précisément ce qui manque dans le monde de la télévision : il n’y a pas de rencontre entre celui qui montre et celui qui regarde. Dans notre cinéma, on privilégie ça, on peut se permettre de le faire. Ça donne aussi beaucoup de force aux jeunes réalisateurs, ce genre d’échange. La salle devient un lieu de rencontres fortes.

Vous privilégiez les films récents ?

Motohashi S. : Oui, majoritairement. Tant que l’on peut, on essaie de projeter des inédits. On accorde beaucoup d’importance aussi à la durée d’exploitation ; ça nous arrive souvent de poursuivre l’exploitation de films qui sont passés ailleurs, mais pas longtemps.

Ohara O. : Nous programmons aussi pas mal de films pink. Il y a eu beaucoup de réalisateurs talentueux dans ce registre. Quand on est dans ce type de production, on a beaucoup de contraintes : le temps, l’argent… Et réaliser dans ces contraintes renforce les gens. C’est formateur, il faut sans cesse s’adapter. Et parmi le public de ces films, on trouve aussi des filles maintenant. C’est intéressant. D’ailleurs, à la suite du succès de certains de ces films, une équipe coréenne a même monté un festival de films pink à Séoul, réservé aux filles, et les séances étaient complètes ! Du coup ils sont repartis pour une seconde édition, et vont certainement remettre ça cette année.

En France il y a un petit engouement ces derniers temps pour les films pink…

Ohara O. : Des films pink français ?!

Non non, japonais ! Wakamatsu surtout, et puis aussi les Roman Porno de Kumashiro, Konuma... Je ne savais pas qu’on produisait encore des films pink au Japon !

Ohara O. : Oui, c’est vrai qu’on a une image ancienne quand on pense au cinéma pink. Bon, il n’y en a pas autant que dans les années 60, mais si on fouille un peu, on en trouve qui bénéficient de bonnes critiques.

Ce sont de jeunes réalisateurs ?

Ohara O. : D’une trentaine d’années. Nous travaillons aussi pas mal avec Wakamatsu Kôji, sinon. Nous montrons ses films, nous avons projeté United Red Army (2007) sur la prise d’otage du chalet Asama, tourné en vidéo.

Depuis quand existe votre salle ?

Motohashi S. : Une quinzaine d’années.

Avez-vous remarqué une évolution de la cinéphilie japonaise depuis quinze ans ?

Ohara O. : Il y a eu l’accès aux films en DVD. Mais il y a une grande différence entre regarder un film à la télévision, être collé à l’écran du salon, et le voir en salle. La démarche n’est pas la même non plus. Pour le voir en salle, on doit faire l’effort de se déplacer. Même s’il y a une évolution technologique, cette différence reste la même.

Les Japonais ont-ils beaucoup recours au téléchargement illégal ?

Ohara O. : Oui, mais il y a encore beaucoup de personnes qui préfèrent voir les films sur grand écran. Ces gens-là n’hésitent pas à se déplacer pour voir un film.

Motohashi S. : Nous sommes équipés d’un projecteur 35mm, même si notre salle est petite. On a envie de faire des projections de qualité. Il existe plein de salles que l’on appelle salle de cinéma mais qui, en réalité, ne sont équipées qu’en numérique. La qualité du matériel s’est améliorée avec les années, c’est bien, mais malgré cette évolution technique je tiens beaucoup au côté artisanal du film, à la projection en pellicule. Moi-même je réalise des documentaires en pellicule, c’est très galère, donc j’ai des exigences quant à la qualité de la projection.

En France vous avez des quotas réservés à la diffusion de films français. Au Japon, il n’y en a pas. Le cinéma est considéré comme un simple divertissement. En Europe, les pays accordent un statut d’œuvre d’art au cinéma, tandis qu’au Japon, le cinéma a la même TVA que les parcs d’attractions et les pachinko. Bon, ces derniers temps les choses sont en train d’évoluer …

Je suis toujours étonnée de constater l’ignorance des Japonais vis-à-vis du cinéma japonais, étant donnée la richesse de son histoire.

Motohashi S. : Eh oui… Quand vous pensez que les films d’Ozu ou de Kurosawa ont d’abord été reconnus comme œuvres en Occident ! C’est cette réaction occidentale qui a ensuite éveillé de l’intérêt chez les Japonais, comme s’ils avaient besoin d’un thermomètre pour pouvoir juger de la qualité d’un film. Ils ont une sorte de complexe par rapport à la culture occidentale. Si c’est reconnu en Occident, alors c’est intéressant.

Je vois beaucoup de Japonais qui habitent en France et qui découvrent avec beaucoup de surprise la richesse du cinéma japonais grâce aux programmations françaises. Si ces personnes habitaient encore au Japon, je suis certaine qu’ils ne regarderaient pas ces films.

Motohashi S. : Oui… En plus les Français semblent aimer particulièrement le cinéma japonais ! J’ai l’impression que les Français ont un regard très particulier sur le cinéma japonais, très profond. J’ai connu un Français, il y a une dizaine d’années, qui adorait les films de Yakuza. Même endetté, il essayait de gagner de l’argent en accueillant des équipes de tournage par exemple, pour pouvoir projeter des films de Yakuza. Mais il était toujours perdant, financièrement. Dans son bureau, il y avait plein d’affiches de films de Yakuza ! Son nom m’échappe… Il était coordinateur de mon équipe de tournage sur le Paris-Dakar. Donc il n’était pas spécialiste de cinéma, c’était un amateur, mais il aimait tellement les films. Il les voyait comme de véritables objets d’art, il y voyait une certaine beauté. Je trouve ça intéressant.

D’où vous vient cette envie de tenir une salle de cinéma ?

Motohashi S. : Dans mon enfance, il y a très, très longtemps (rires), il y avait beaucoup de salles de cinéma. Rien que dans le quartier de Nakano, il y en avait treize ! Et aujourd’hui nous sommes les seuls, alors que je pense que c’est très important qu’il y ait des cinémas de quartier, au moins un par quartier. Alors on a décidé de monter une salle, coûte que coûte, en forçant un peu les choses. On a, juste à côté, l’Hôtel de ville de Tokyo, où chaque jour des milliers de personnes entrent et sortent, ça fait beaucoup de passage. Et comme il n’y a pas de salle dans ce building, pourquoi ne pas en faire une dans le coin… (rires)

Comment avez-vous glissé vers le cinéma ?

Motohashi S. : J’étais photographe, et chez beaucoup de photographes il y a une sorte de fascination pour le mouvement et le son. La création artistique, que ce soit par le dessin, la photographie, la musique, l’écriture, s’opère lorsqu’on a besoin d’exprimer quelque chose. On s’adresse à quelqu’un, on lui dit : « regarde, regarde, lis, lis, écoute, écoute ! ». Il y a un échange. De mon côté, ça a toujours été par la photographie. Mais petit à petit, j’ai eu envie du son, du mouvement. Et seulement vers mes 50 ans, j’ai eu la chance de pouvoir faire des films. Mon premier est sorti en France ! Il s’appelle Nadjia no mura (Le Village de Nadya, 1997 [2]), c’est l’histoire d’un village touché par la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Mon deuxième film est une sorte de suite, Alexei to izumi (Alexei et la fontaine, 2002), avec la musique de Sakamoto Ryuichi. Ces deux films ont été invités au festival de Berlin, et ont obtenus quelques prix, ce qui m’a permis de récupérer l’argent que j’avais investi pour les réaliser. C’est vraiment pas évident, de faire un film en pellicule. Mes films ne sont pas si couteux que ça, pour du cinéma, mais ça représente quand même un budget d’environ 600 000 euros. Une somme difficile à récupérer par la suite. Voyez par vous-même ! Ce genre de films ne passe que dans des petites salles comme la nôtre. Imaginons cinq séances, cent personnes sur un mois, ça ne fait pas beaucoup ! Mais mes films peuvent s’amortir avec environ 10 000 entrées, donc ça peut aller, je peux rentrer dans mes frais. Je viens de terminer mon troisième long-métrage, il sortira en mars prochain ici. J’espère que vous serez là ! C’est l’histoire d’un baobab, tournée au Sénégal : Baobab no kioku (Mémoire du Baobab).

Doi Kouichi, assistant réalisateur sur le dernier film de Motohashi, nous rejoint…

Pouvez-vous nous parler du réseau des salles de cinéma à Tokyo ?

Ohara O. : Pour développer une bonne ambiance cinéphile, les salles se soutiennent et s’entre-aident. Elles distribuent des chirashi (prospectus présentant les films) des autres salles dans leur propre salle, elles vendent des billets moins chers… Il n’y a pas vraiment de concurrence, mais plutôt de la solidarité.

Doi K. : Enfin, à Shibuya il y a quelques tensions quand même… Par exemple le Cinéma Rise n’a pas beaucoup d’amis (rires). Ils sont très individualistes, pas généreux, et même prétentieux.

Ohara O. : Il faudrait que vous alliez voir les cinémas d’Asakusa, les meigaza [3] par exemple, ils sont amusants, il n’y a que des hommes ivres dans le public. Ils passent des Tora-san par exemple. J’y ai travaillé à une époque, j’étais caissier.

Doi K. : Il y avait une salle de la Toho ou Toei, qui n’existe plus. Il y a aussi une salle porno. Avant, il y avait beaucoup de salles porno au Japon, mais elles ont disparu, il en reste quelques-unes à Asakusa justement. Vous pouvez aller voir les affiches de ces salles, c’est très amusant.

Nathalie Benady | 11.02.2014 | Japon, Rencontres

Propos recueillis en décembre 2009 au cinéma Pole Pole Higashinakano, par Nathalie Benady.

Un grand merci à Yoshiko Nitta et Dimitri Ianni pour leur aide, et à Mitsuko Murai pour la traduction.

Photos : Nathalie Benady
Légende photos :
1) façade du Pole Pole Higashinakano, Tokyo
2) de gauche à droite, Ohara Osamu, Motohashi Seiichi et Doi Kouchi
3) façade de la salle UpLink, Tokyo Shibuya
4) caisse et boutique de UpLink
5) façade de la salle Image Forum, Tokyo Shibuya
6) tas de chirashi sur les marches de Image Forum
7) entrée de la salle Cinemavera, Tokyo Shibuya
8) mur de chirashi exposés au Cinemavera
9) Naito Atsushi, directeur du Cinemavera
10) façade de la salle Cinema Rise, Tokyo Shibuya
11) façade d’un meigaza d’Asakusa, Tokyo
12) façade d’un meigaza d’Asakusa, Tokyo
13) affiche pour l’édition DVD des Films du Paradoxe du Village de Nadya de Motohashi Seiichi

[1Situé dans une vallée verdoyante à l’extrême nord de Tokyo, Le Festival International du Film Documentaire de Yamagata, créé en 1989 et qui se tient tous les deux ans, est le plus important festival de documentaires d’Asie.

[2Disponible en DVD zone 2 aux éditions des Films du Paradoxe.

[3Meiga : de bons films, za : salle. Les meigaza sont de vieilles salles de quartier qui programment d’anciens films populaires et classiques. Nous avons malheureusement appris depuis la date de cet entretien, la disparition fin 2012 des dernières salles de quartier d’Asakusa, quartier historique de Tokyo, juste à côté de la rivière Sumida, où la première salle de cinéma du Japon fut ouverte en 1903. En 1959, l’industrie du cinéma alors à son apogée, le quartier ne comptait pas moins de 36 salles.

"Une fois que le film est monté, il reste une autre étape importante pour le réalisateur : celle de le montrer et de le faire vivre."
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