Pornostar

"Yakuza wa iranai."

La perte de repères de la jeunesse nippone et sa dérive marginale violente semblent avoir influencé nombre de réalisateurs japonais actuels. Du superbe Kids Return de Kitano, qui marqua le renouveau de cette tendance contemporaine, en passant par le Chimpira à l’humour corrosif de Shinji Aoyama, jusqu’au plus récent - voire douteux - Kyouki no Sakura de Kenji Sonoda. Fortement influencé par le réalisme et le cinéma de Junji Sakamoto (c’est en voyant Dotsuitarunen/Knockout qu’il se décida à faire du cinéma), Toshiaki Toyoda signe avec Pornostar, son premier long-métrage, une oeuvre noire, brutale et poétique, dont le nihilisme préfigure ses oeuvres à venir.

La tête enfouie dans la capuche de son blouson, Arano, jeune homme dégingandé, déambule dans les rue de Shibuya, portant un grand sac de sport et bousculant violemment les passants qui se trouvent sur sa route. Il croise accidentellement la route de Kamijio, un chimpira (aspirant yakuza) qui tient un lieu de rencontres. Un peu plus tard, il traite d’"inutiles", deux yakuza vendeurs de billets à la sauvette, qui s’empressent alors de l’escorter auprès de leur patron pour lui apprendre les bonnes manières. En arrivant sur le lieu, Arano poignarde froidement les yakuza et brave le patron devant Kamijio et ses acolytes, impressionnés par son culot. Alors que le patron demande à Kamijio de se débarrasser de ce jeune psychopathe, ce dernier se révèle moins impitoyable que prévu et laisse Arano se joindre à sa bande.

Attirance ou manipulation, Kamijio est confronté au gang concurrent et, afin de prêter allégeance à son patron, doit se débarrasser de Matsunaga, le chef rival. Il profite donc d’Arano pour l’aider dans cette tache mais ce dernier va commettre plusieurs actes violents et inconsidérés, et mettre Kamijio dans une situation délicate. La quête d’Arano pour se débarrasser des yakuza qu’il croise, l’entraînera dans une spirale de violence tragique et sans issue.

Malgré le titre - trompeur -, Pornostar n’est ni un porno, ni un documentaire sur ses coulisses (pour cela allez plutôt chercher du côté de Wadd ou Boogie Nights). S’il ne cherche pas à dépeindre la réalité d’une certaine jeunesse issue de l’épicentre de la contre-culture des années 90, le quartier de Shibuya à Tokyo, il montrer sa frange marginale, sur le point de basculer dans le monde adulte et dérisoire des yakuza. Toshiyaki Toyoda illustre à plusieurs reprises l’attrait fantasmatique de cet univers auprès de la jeunesse en quête de repères. Que ce soit à travers les hésitations de Kamijio a réellement s’engager aveuglément auprès de son boss, ou dans les réactions du jeune skater qui reproche à Arano de menacer les gens avec un poignard, alors que chez les yakuza cela ne se fait pas, dit-il. La perversion de cet attrait est d’ailleurs habilement symbolisée par la mini-chaîne portable, objet on ne peux plus banal de la jeunesse itinérante, et contenant les pilules de LSD volées aux dealers étrangers.

Si Pornostar ne se veut pas l’emblème d’une jeunesse, il est néanmoins celui d’une quête. Certes désespérée, cette quête se reflète dans le personnage d’Arano, dont le slogan "Yakuza wa iranai" ("les yakuza sont inutiles") revient de façon récurrente comme une provocation et une révolte face à cette caste responsable tant des fondations de l’économie de ce pays, que de ses dérives. A l’image du Travis de Taxi Driver, dans sa quête rédemptrice pour nettoyer les quartiers chauds de New-York de ses proxénètes, Arano supprime un à un les yakuza sur son passage. Mais il ne le fait pas pour raisons économiques, ni même pour aider Kamijio qui lui a poutant sauvé la vie. Lorsqu’il tuera Matsunaga, le boss haut en couleur interprété par Sugimoto Tetta (Alive, Makai Tensho), au cours d’une scène choc, tirant volontiers vers l’univers manga, c’est tout à fait par hasard qu’il le poignardera avec acharnement, alors qu’il tentait de violer une jeune prostituée.

Cette absence de justification dans les actes d’Arano, trouve un écho dans sa propre fêlure. Inadapté au monde des yakuza comme à celui de la société, Arano porte en lui cette blessure qui le rend en même temps fragile et effrayant. Sa solitude, autre thème dans l’oeuvre de Toyoda, est dépeinte et superbement mise en image au cours d’un plan où tel une ombre, Arano se promène dans une rue alors qu’en arrière plan une nuée de corbeaux envahit le sol.

Ce qui rend tout son originalité et sa beauté au film de Toyoda, pourtant réalisé avec peu de moyens, c’est la mise en scène et en musique, dont le style s’affirme déjà avec force dans cette première oeuvre. Tout comme Shinji Aoyama, pour qui la musique est viscéralement liée aux personnages, Toyoda parsème son poème de séquences ralenties, que certains jugeront tape à l’oeil, où la musique du groupe Dip (qui signe aussi la B.O. de 9souls) vient cristalliser l’univers mental du protagoniste. Que ce soit dans la séquence introductive nerveuse, ou lors de la balade apaisante en skate à travers la ville, la poésie urbaine de Toyoda touche le spectateur par son évidente sincérité.

Une autre scène, métaphore symbolique du chaos dans lequel se débattent les personnages, vient même donner une touche surréaliste au film. Lors d’une petite orgie improvisée dans l’appartement de Kamijio, le sol se retrouve jonché de tomates, comme autant de victimes innocentes, alors qu’Arano allume machinalement des allumettes qu’il jette sur les fruits mûrs, brûlant leur surface rouge vif, tels des êtres fragiles. Et que dire de la pluie qui se transforme en couteaux parsemant le chemin d’Arano comme un avertissement prophétique !

Abordant le thème de la fraternité, Toyoda s’attache à montrer la relation ambiguë entre Arano et Kamijio, faite d’attirance et de confrontation. Kamijio ne parvient pas à comprendre les questions d’Arano (le sens d’une épitaphe), qui ne cesse de mettre en doute ses convictions. Ce qui retient Arano de basculer totalement dans le monde yakuza, c’est aussi le lien qu’il maintient avec sa famille, dont l’évocation de son père récemment décédé est comme un écho à son propre destin. Les deux personnages se retrouvent d’ailleurs près d’un cimetière, la nuit. Arano est comme une clé qui ouvre la conscience de Kamijio au monde qui l’entoure, à l’image du professeur-nain de Blue Spring, qui participe de l’éveil du jeune Kujo. Mais dans Pornostar, l’attrait pour le monde marginal des yakuza et de ses gains faciles est trop tentant, et même s’il n’en a pas l’étoffe, Kamijio s’y risquera fatalement.

On pourra certes faire quelques reproches à une stylisation de la violence un peu trop marquée, qui évite néanmoins une trop grande complaisance, ou encore le côté quelque peu manga de personnages tels que la tueuse "Pussy Cat" ; mais cela n’enlève rien à la force et à l’impact de l’oeuvre. Pornostar est autant un avertissement à une jeunesse en proie au doute et à la fascination pour cet univers violent, qu’un poéme cinématique d’une intense beauté, sublimé par l’interprétation de Kôji Chihara.

Désenchanté et nihiliste, Pornostar marque d’une pierre blanche la naissance d’un auteur singulièrement indépendant, méritant davantage que l’intérêt de quelques festivals, en quête de films destinés à assouvir un certain fétichisme du public occidental pour la violence urbaine Tokyoïte.

DVD | Rapid Eye Movies | PAL | Zone 2 | Format Widescreen Anamorphique | Son : Stéréo | Ce DVD comporte des sous-titres en allemand.

Existe aussi DVD japonais chez Geneon Entertainement, NTSC, Zone 2 et sans sous-titres.

aka Poruno Sutâ | Un film de de Toshiaki Toyoda | Japon | 1999 | Avec Chihara Kôji, Onimaru, Ozawa Rin, Sugimoto Tetta, Maro Akaji, Hirota Reona, Suzu Yasuhiro, Kee, Kenta, Okuda Tomohiko, Ueno Kiyotaka
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