Portraits de la beauté soumise

Attache-moi !

C’est grâce au triumvirat formé par l’actrice Naomi Tani, le romancier Oniroku Dan et le réalisateur Masaru Konuma, que le Roman Porno SM devint un sous-genre à succès avec Fleurs et Serpents (1974), le premier d’une longue série d’adaptations qui perdurera aussi longtemps que le label rose du studio. S’il serait réducteur de voir en Konuma un spécialiste de ce sous genre, certes minoritaire dans sa filmographie versatile, on ne peut que lui reconnaître un talent indéniable à s’émanciper du cadre sensationnaliste des jeux de cordes et autres dégradations associées, pour s’attacher à décrire les tourments de la passion, aussi pervers soient-ils.

Avec Portraits de la beauté soumise, Konuma entame la décennie du déclin, celle des années 80, orphelin de la beauté insatiable et majestueuse de Naomi Tani, muse éternelle et talentueuse actrice, ayant pris sa retraite l’année précédente sous la caméra de Shôgôro Nishimura (Rope and Skin). La bourgeoise avilie qui s’éveille aux plaisirs charnels sous la contrainte, cède ainsi sa place au visage de l’innocence fragile et mélancolique de Kumiko Hayano, jeune actrice qui fait ses premiers pas au cinéma. Sa carrière éclair – elle ne tourne que trois Roman Porno et un film pink - témoigne de la difficulté pour la Nikkatsu, y compris au cours de l’euphorie des eighties décomplexées, d’attirer, puis de conserver de nouvelles actrices. Malgré la banalisation du cinéma érotique, le regard stigmatisant de la société n’épargne pas ses individus, et le Roman Porno aussi noble soit-il, reste sujet à l’opprobre. L’on peut songer au cas de la troublante Maria Mitsui qui fût l’héroïne d’un seul film, le splendide Journal érotique d’une secrétaire, avant de disparaître à tout jamais du paysage cinématographique.

Pour autant, l’on ne quitte pas la haute société chère à Konuma. Et c’est dans l’une de ces familles bien nées à l’unité soudée autour du patriarche que le cinéaste nous introduit. Hideaki Esumi (Graine de prostituée, Le Rideau de Fusuma), grand acteur du cinéma japonais, incarne avec force et conviction un professeur amateur d’estampes érotiques. Cet époux dédaigné par sa femme à cause de ses lubies n’est pas à la hauteur des ambitions familiales. Aussi lorsqu’il s’éprend d’une jeune étudiante (Kumiko Hayano) qui manque de se suicider sous ses yeux, il débute une relation adultère qui le mène à la découverte des pratiques sadomasochistes par l’entremise d’un couple pervers interprété par Mayumi Minato et Akira Takahashi ; éveillant en lui un désir transgressif qui va l’entraîner sur la pente d’une folle passion amoureuse.

Sans être remarquable, Portraits de la beauté soumise, scénarisé par le grand Fumio Kônami [1], parvient néanmoins à s’élever au-delà des standards du genre. Le talent de Konuma pour décrire l’intensité dramatique de la passion, fût elle perverse et asociale, s’exprime ici dans le hors champ des figures imposées du SM. Parmi les moments les plus réussis se trouve celui de la rencontre. Filmée avec une concision rigoureuse, dont l’atmosphère évoque volontiers l’univers de Takashi Ishii avec cette nuit de pluie battante où des reflets rougeâtres contaminent l’image, une silhouette frêle fend l’asphalte telle une apparition fantomatique. De même la charge érotique du film ne réside aucunement dans les sévices subis par Miharu, mais plutôt dans cette sensualité délicate mêlée de tendresse qui s’exprime au cours d’une scène de bain, entre les deux amants contre nature. Et que dire de l’instant fatidique où la passion menace de basculer dans la folie, lorsque la jeune fille provoque son amant qui manque de l’étrangler. C’est donc la force du désir amoureux qui prévaut chez l’auteur, reléguant au final les jeux SM imposés par le romancier Dan à des redites, maintes fois revisitées. Du rasage de pubis, à la seringue à lavement démesurément grotesque, tout était déjà dans Fleurs et Serpents. Mais si la jeune Kumiko Hayano est moins douée que Naomi Tani pour exprimer la honte envahissante fissurant progressivement sa dignité virginale, elle démontre un certain talent à travers une palette d’émotions allant du désespoir suicidaire, lorsqu’elle se traîne saoule dans la rue, à la dureté froide, exerçant une vengeance cruelle sur l’épouse de son amant.

La conception du sadomasochisme chez Oniroku Dan, qui tire sa sève d’une culture de la honte, est néanmoins préservée. Celui qui s’était vivement offusqué que le scénariste Yôzô Tanaka ait osé ridiculiser l’adaptation de son classique (Fleurs et Serpents), en le faisant tantôt basculer vers la comédie grotesque, serait ici rassuré par le caractère dramatique du film, préservant d’une certaine façon la sincérité du geste originel de l’homme envers Miharu. On retrouve ainsi une figure masculine récurrente, jumelle de celle du gardien d’aquarium dans le parodique Dans l’arène du vice (1977). L’homme complexé ne peut envisager de rapports égalitaires avec les femmes tant qu’il ne les a pas rabaissées par l’humiliation. Konuma emploie de nouveau la métaphore animale du « dressage ». Ce n’est que lorsqu’elle cède et finit par accepter sa condition d’animal domestique que l’homme libéré de sa crainte, parvient à la traiter comme une femme. Mais si le gardien finissait par quitter Nozomi dont les sens avaient finis par s’éveiller, le professeur décide cette fois de quitter le foyer conjugal pour s’épanouir dans cette nouvelle relation, manifestant par cet acte transgressif une forme de révolte et le rejet des conventions sociales qui l’oppriment.

Sur le plan formel, ici assisté du regretté Toshiharu Ikeda (La légende de la sirène, Angel Guts : Red Porno), Konuma démontre son savoir faire de maître artisan. Il parvient à réinventer le décor ordinaire d’une garçonnière vétuste à chaque séquence, sans autre accessoire que de simples jeux de lumières et un sens du cadre parfait. Ses compositions précises sont parfaitement élaborées, faisant admirer tantôt la façon dont il joue avec les miroirs pour enrichir la profondeur de l’image. Au regard du temps de tournage, habituellement d’une dizaine de jours en moyenne, l’on ne peut qu’admirer le haut niveau de qualité de l’ensemble. Ses inserts de shunga et de fragments tirés des grands peintres de l’ukiyo-e ero-guro que sont Ekin et Yoshitoshi [2] contribuent aux qualités littéraires de l’œuvre.

Comme Noboru Tanaka avait su le faire avec Bondage (1977), Konuma démontre avec Portraits de la beauté soumise la capacité des maîtres de la première génération à utiliser les codes imposés pour mieux les dépasser. Avec lui, la force des sentiments de ses personnages prend le pas sur le genre, faisant de cette œuvre de bonne facture un hymne à la transgression amoureuse et à la concupiscence.

Dimitri Ianni | 2.05.2011 | Japon

Portraits de la beauté soumise est prévu en sortie DVD avec sous-titres français le 4 Mai 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

Remerciements à Benjamin Gaessler et Wild Side.

[1Diplômé de littérature française à l’Université de Tôkyô (Tôdai), il est surtout connu pour ses collaborations avec Kinji Fukasaku avec qui il remporta deux fois le prix du meilleure scénario décerné par l’Académie du Cinéma Japonais, pour House on Fire (86) et The Rage of Love (88).

[2L’on peut reconnaître La maison solitaire (1885) de Tsukioka Yoshitoshi, une œuvre qui fût interdite en son temps.

aka Image of a bound girl, Dan Oniroku shôjo shibari ezu, 団鬼六 少女縛り絵図 | Japon | 1980 | Un film du Masaru Konuma | Avec Kumiko Hayano, Hideaki Esumi, Yûko Asuka, Akira Takahashi, Mayumi Minato, Hitoshi Takagi
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