Possédée

Aaw et sa grand-mère font partie de la minorité Khmer de leur village reculé de Thaïlande. Si son origine est peut-être raison suffisante pour que la jeune fille soit raillée par ses camarades, son aïeule est de plus sorcière, ce qui lui vaut d’être perçue comme un monstre... Lorsque la maladie de la grand-mère s’aggrave, et que le magasin du village refuse de lui accorder un crédit supplémentaire, Aaw se rend à Bangkok pour gagner de l’argent. Recommandée par l’avare marchande, elle se retrouve à travailler dans le bar de Mamasang en tant que danseuse et plus, affublée du prénom Dau dont la patronne estime qu’il sera plus aisé à prononcer pour la clientèle exclusive du lieu : des étrangers, venus chercher de jeunes prostituées qui, toutes, mentent sur leur dix-huit ans. Naïve, Aaw n’avait aucune idée de ce qu’elle allait devoir subir pour pouvoir envoyer de l’argent à sa grand-mère ; que ce soit au niveau des appétences de l’homme blanc, ou de la jalousie des autres entraîneuses – si l’on excepte Pookie, colocatrice et seule amie. Pour se venger des fourberies de la star du bar, May, elle se résout à utiliser les enseignements de sa grand-mère, sans se soucier des précautions dictées par la vieille sorcière. Et libère bientôt, bien malgré elle, une force meurtrière, doppelgänger aux dents affutées, affamée de chair fraiche...

Possédée décline la particularité d’être le premier film thaï réalisé par un occidental, et cela se voit : Paul Spurrier, homme orchestre derrière la caméra, y déploie son point de vue d’observateur étranger, pour livrer un film qui n’est pas tant horrifique que social, critique latente d’un royaume noyauté par le commerce sexuel. Afin d’échapper à l’écueil de l’exploitation hypocrite, Spurrier s’attaque à ce Showgirls light et surnaturel avec une retenue, pourtant fort respectueuse et tout autant respectable, qui a tout de la maladresse. Et si son film possède un charme, aussi désuet que touchant, son hésitation à se positionner clairement dans le commentaire social, l’érotisme ou l’horreur pure, en fait une œuvre aussi bancale que singulière.

Évidence envahissante de cette envie d’afficher de bonnes intentions, Spurrier, qui s’est collé au poste de compositeur, remplit chaque instant de son film de partitions emphatiques, destinées à orienter le ressenti du spectateur. Impossible de ne pas percevoir le départ d’Aaw pour Bangkok comme une condamnation, ou de ne pas ressentir la sensualité provocatrice des prestations scéniques de May : les mélodies omniprésentes bloquent l’interprétation dans un véritable carcan de mise en scène à sens unique. Dirigiste à l’extrême, Spurrier fait ainsi preuve d’un manque d’assurance, qui se traduit en l’absence de confiance dans les silences potentiels de son histoire. Surréalisé, Possédée nous maintient alors en permanence à distance de ses émotions, pourtant justes.

Car la jeune Suangporn Jaturaphut, qui interprète une Aaw tour à tour naïve et maléfique, se révèle dans sa justesse être la force première du film ; parfaitement crédible lorsqu’elle monte sur la scène du bar pour la première fois, ou réalise, face à la délicatesse proprement détestable de son premier client, la véritable nature de son travail... Spurrier toutefois, s’il séduit dans un premier lieu par sa caméra compatissante, tombe dans le piège de sa propre démarche : la naïveté de son héroïne, parfois difficilement crédible, contamine la mise en scène au point de faire de l’ensemble une œuvre presque biaisée dans son manichéisme simpliste, incapable de paraître objective.

Malheureusement, Possédée souffre de plus d’une écriture souvent risible, comme l’illustre le pivot du film, autour des règles enfreintes par Aaw. Ne jamais passer sous une corde à linge, ne pas manger de viande crue et, surtout, ne pas transmettre son sombre savoir contre rémunération. En l’espace de quelques plans, Aaw se roule sous une corde à linge, est prise d’une envie absurde de manger du porc cru, et accepte un baiser de Pookie en échange de la promesse de lui enseigner la magie. Alors qu’il aurait été si simple de construire l’égarement occulte de la jeune femme autour de son ressentiment, de la regarder se perdre dans la réparation des affronts imposés par son inexorable existence interlope... Tout l’édifice de Spurrier, y compris dans sa représentation approximative, presque infantile, de la violence et de l’horreur, pâtit ainsi de maladresse et timidité, comme si ce conte cruel était exclusivement destiné à sensibiliser un public pré-adolescent. Les adultes eux, trouveront Possédée touchant dans sa naïveté didactique, tout en ayant en tête l’adage qui amoindrit l’impact de notre rencontre avec Suangporn Jaturaphut : à trop vouloir bien faire...

Akatomy | 21.09.2010 | Thaïlande

Possédée sortira en DVD le 22 septembre 2010 chez WE Productions.
Remerciements à Julie Fontaine.

aka P – Possessed | Thaïlande / UK | 2005 | Un film de Paul Spurrier | Avec Suangporn Jaturaphut, Opal, Pisamai Pakdeevijit, Narisara Sairatanee, Amy Siriya, Manthana Wannarod, Dor Yodrak
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