Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps

// ATTENTION, SPOILERS !

Presque tout le neuvième film de Kim Ki-Duk, Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps se déroule dans un monastère flottant sur un lac bordé d’arbres pittoresques et de montagnes escarpées. Dans cet oasis de dépouillement et de sérénité, il nous entraîne au cœur d’un voyage initiatique qui nous envoûtera par sa beauté contemplative et la profondeur de son propos.

Si l’univers du réalisateur ne nous est plus inconnu (on a pu voir l’intégralité de ses film lors de plusieurs festivals en France), il change ici radicalement de perspective. Alors que le cadre de ses oeuvres précédentes se focalisait sur un univers particulier - les marginaux dans Crocodile, gros plan de l’amour avec L’île, le drame social et l’autobiographie dans Address Unknown - Kim Ki-Duk ouvre le champ de vision et le cadre de sa caméra, telle la porte donnant sur le temple du film, embrassant la vie elle-même, dans toute sa complexité et sa profondeur.

Méditation sur le cycle de la vie, Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps nous conte les étapes de la vie d’un moine bouddhiste et de son vieux maître à travers cinq tableaux auxquels font écho le cycle des saisons. Chaque saison est une leçon sur la vie. Le film, tout entier construit sur la structure circulaire, s’ouvre sur le tableau de l’enfance innocente qui par ignorance découvre le prix de la cruauté gratuite. L’été succédant au printemps, la visite d’une jeune fille en quête de guérison, marque la naissance du désir pour le moine devenu adolescent. Désir amoureux qui se mue en désir de possession et provoque la séparation entre le moine et son maître, et poussera enfin le jeune homme au meurtre.

L’automne annonce le retour, des années après, du jeune homme empli de haine qui après avoir expié son crime se livrera à la police, pour retourner parmi le monde des hommes accomplir sa peine et son destin. Le vieux moine, ne pouvant plus rien pour lui, choisira de quitter ce monde en s’immolant lorsque point l’hiver. Par la suite, son disciple reviendra au sanctuaire de son enfance, sous les traits d’un homme mûr (interprété par le réalisateur lui-même) ayant atteint "l’Eveil". Recherchant la paix et le dépouillement afin d’accomplir son destin, l’arrivée d’une femme portant son bébé le poussera à entreprendre un long chemin expiatoire afin de déposer une statuette sacrée sur les hauteurs d’une montagne. Il sera alors prêt à élever et instruire un nouveau moine, le cycle s’achevant, un nouveau printemps signe l’épilogue du film, nous montrant le bébé devenu moine enfant, jouant aux côtés de son maître plein de compassion.

La dimension mystique de l’œuvre ne doit pas nous méprendre, il ne s’agit pas ici d’un film sur le bouddhisme mais bien d’une réflexion philosophique sur les clés de l’existence humaine. Nul prosélytisme ici, le bouddhisme, religion dominante en Corée à laquelle a adhéré un temps le réalisateur, a valeur d’exemple possible permettant de répondre aux questions que se pose l’être humain. C’est aussi un puissant catalyseur de l’apprentissage de la vie. Evitant le piège moraliste, Kim Ki-Duk filme avec justesse et retenue, rendant cette parabole simple et bouleversante à la fois. La quasi absence de dialogues et l’atmosphère de silence qui règne dans le film accentuent encore ce sentiment.

Empreint de symbolique, le film n’en est pas moins ancré dans le réel. C’est là toute l’originalité et la force du film. Kim Ki-Duk est bien un "cinéaste de la cruauté" comme le démontre ses films précédents. Cette cruauté du réel, bien qu’elle se manifeste toujours à l’écran (l’enfant découvrant le serpent mort, la pénitence du jeune homme épiant son crime, la mort accidentelle de la femme mystérieuse abandonnant son enfant) est davantage intériorisée par les personnages. C’est dans la confrontation avec le réel, le monde de l’homme se trouvant ici hors-champ, que le moine parviendra à accomplir son destin et à dépasser le traumatisme des blessures de l’âme pour atteindre la sérénité.

Autre thème récurrent dans l’œuvre de Kim Ki-Duk, l’être féminin. Ici encore, c’est une jeune fille, venant du monde extérieur qui viendra troubler la quiétude des deux moines. Moins explicitement violent à l’égard de ses personnages féminins, leur fin n’en sera pas moins tragique. Les rapports homme-femme, souvent mis en scène comme une forme de prostitution, sont source de conflits universels. La femme y a un visage double : être immaculé et objet de tentation, elle est aussi victime de l’égoïsme et de la folie des hommes. Cette constante n’est bien sûr pas étrangère à la société coréenne, société confucéenne où la femme n’a qu’une place secondaire.

La construction cyclique du film qui épouse le rythme des saisons illustre la doctrine bouddhiste. En effet, dans le bouddhisme, le but de l’existence est d’atteindre l’éveil, le nirvana et échapper ainsi au cycle des réincarnations ou Samsâra (qui signifie "écoulement") représentant le passage de l’homme par l’ignorance (moine enfant), le désir (moine adolescent) et la haine (jeune homme) qui sont les "Trois Racines du Malsain". Cette symbolique bouddhiste est aussi présente au travers des différents animaux qui composent les cinq tableaux. La nature et plus particulièrement la montagne, fait figure de personnage secondaire dans le film. Elément essentiel dans la vie des coréens, la montagne est un symbole puissant ; source des mythes, elle est fin et commencement de toute choses. L’ascension du moine portant une statuette sacrée au sommet de la montagne à la fin du film est autant élévation spirituelle que physique. Le monde extérieur est associé au monde physique alors que le jardin intime représenté par le monastère symbolise la vie spirituelle. Pour Kim Ki-Duk un équilibre est nécessaire et même inhérent entre ces deux pendants de l’existence. Le juste équilibre formé par les forces yin et yang.

La dimension spirituelle ne doit pas occulter la beauté esthétique de cette fable expiatoire. Le réalisateur y fait montre d’une des grandes qualités de son cinéma, la poésie. La nature et les paysages y sont filmés à la manière des peintres impressionnistes (on songe à Monet), ajoutant quelques touches surréaliste (la queue d’un chat se transforme en pinceau). Le moine adulte joué par Kim Ki-Duk lui même, nous livre d’ailleurs un clin d’œil autobiographie en se filmant en train de faire le portait du moine enfant, réminiscence de ses deux années passées à vivre de sa peinture sur les plages Palavas-les-Flots près de Montpellier.

Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps témoigne outre ses qualités esthétiques, de la reconnaissance d’un des auteur les plus passionnant du cinéma contemporain, ayant acquis une maturité et un sens de la narration qui font de cette oeuvre un magnifique poème initiatique. Sans moralisme le réalisateur nous pose les questions essentielles de l’existence, laissant à chacun les clés pour y répondre. Plus que dans tout autre film, Kim Ki-Duk se livre ici, et bien qu’il nous confronte à la nature tragique de l’existence humaine, il nous montre que l’une des solutions est dans l’abandon des oripeaux de la vie sociale et l’acceptation du réel y compris dans ce qu’il a de plus cruel. A la manière du moine adulte qui accomplit son destin devenant un guide pour l’autre, c’est un cri de compassion qu’il nous lance.

Diffusé dans le cadre du 6è festival du film asiatique de Deauville, Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps est annoncé dans nos salles le 14 avril 2004.

aka Spring, Summer, Fall, Winter... and Spring - Bom, yeorum, gaeul, gyeowool, geurigo, bom | Corée du Sud | 2003 | Un film de Kim Ki-Duk (Kim Gi-Deok) | Avec Oh Young-su, Kim Ki-duk, Young-Min Kim, Seo Jae-Kyung
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