Rampage

Boll-ing for Columbine.

Les réputations ont parfois du mal à se défaire, a fortiori dans le milieu de la critique cinématographique condescendante. Le cinéaste allemand Uwe Boll en sait quelque chose. Depuis que celui-ci s’est lancé dans l’adaptation “vidéoludique” tous azimut avec House of the Dead (2003), il s’est attiré les foudres de la critique américaine qui l’a estampillé « master of error », sans oublier l’attribution généreuse, ou la nomination fréquente aux Razzies (l’antonyme des Oscars) dont il s’est régulièrement vu gratifié depuis. Ne faisant pas partie de la génération gamer, j’avoue avoir attendu l’hommage appuyé et bienvenu que l’Étrange Festival lui rend lors de ce cru de rentrée, pour m’intéresser plus sérieusement à cette figure si controversée.

Après la vision perturbante de son troisième long-métrage Amoklauf (1994), offrant un des spectacle les plus froidement terrifiant de la nature humaine qu’il m’ait été donné de voir depuis Angst (1983) de Gerald Kargl, le talent de mise en scène du cinéaste tant décrié m’est apparu dès lors comme une évidence. Un sens du montage et du cadre, allié à une utilisation brillante de la musique, font d’Amoklauf davantage qu’un film de serial killer misanthrope et antisocial. Inventif et d’une force brutale saisissante, l’œuvre frise une forme de poésie expérimentale et surréaliste culminant dans la séquence du massacre final. D’une certaine façon, on pourrait voir en Rampage une actualisation de la thématique soulevée par Amoklauf, transposée au pays du capitalisme roi. En effet, Boll a depuis quitté partiellement son Allemagne natale pour se confronter à la société américaine, ayant réussi le pari d’une infiltration Hollywoodienne. Même s’il a élu domicile à Vancouver où a eu lieu le tournage de Rampage, et où celui-ci séjourne une bonne partie de l’année ; c’est bien vers la société américaine et ses pires dérives que Boll dresse un poing rageur.

Acteur habitué du colosse de Cologne, Brendan Fletcher (BloodRayne II, Alone in the Dark) campe avec force et conviction un jeune mécanicien désœuvré ayant abandonné ses études. Il profite encore des facilités du toit familial de parents de la middle-class incapables de le responsabiliser. Même s’il tente de faire bonne figure, le jeune homme préfère traîner avec son ami Evan, un militant convaincu. Mais Bill a un autre plan en tête. En secret, il assemble patiemment dans un réduit du grenier, un arsenal militaire qu’il ne va pas tarder à utiliser lors d’une épopée meurtrière qui va mettre à feu et à sang la petite commune à la vie paisible qu’il habite.

Si l’on songe rapidement à une exploitation du phénomène “Columbine” dont Michael Moore a tiré un pseudo documentaire propagandiste, c’est avant tout dans la mise en œuvre froide et méthodique, sans objectif apparent, qui guide la démarche du jeune homme. Symptomatique d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la productivité excluant l’individu, Bill à l’image de son homonyme de Chute Libre (1998), fait figure de laissé pour compte, incapable de trouver sa place au sein d’une société pour laquelle il ressent une profonde aversion. Le cinéaste prenant le temps de contextualiser l’existence du jeune homme, conditionné par d’incessants messages d’actualités nous rappelant que l’on traverse l’ère d’une Amérique post 11/9 en plein marasme économique.

Mais celui qui prend un malin plaisir à traduire l’univers apocalyptique des “shoot’em up” n’est pas un moraliste et encore moins un manipulateur-propagandiste anti-armes à feu. De même on est très loin d’une transposition du Elephant (2003) de Gus van Sant, tant les choix formels de ce dernier sont diamétralement opposés. Pour décrire la férocité méthodique et cynique avec laquelle le cinéaste décrit le déchaînement de violence qui s’abat soudainement sur cette petite ville paisible, il faudrait plutôt regarder du côté de la version d’Alan Clarke (1998), chef d’œuvre bien plus politique et effrayant, pour la répétitivité de ses meurtres. Mais là aussi on escamoterait une part non négligeable du plaisir que constitue la vision de Rampage, son côté éminemment ludique. Voir un Brendan Fletcher, tout droit sorti d’un opus de Metal Gear avec sa combinaison en kevlar et armé jusqu’aux dents, faire irruption dans un salon de coiffure pour exterminer une bonne dizaine de pétasses manucurées cela peut certes sembler gratuit, complaisant, stupide et inepte. Des qualificatifs couramment employés pour décrire le cinéma de Boll. Mais cela n’en demeure pas mois, paradoxalement il faut l’avouer, l’un des plaisirs coupables de ce métrage subversif et révolté.

Ramapage piétine les sensibilités politiquement correctes avec force. Véritable démonstration pleine de cynisme face aux pires dérives du capitalisme malthusien, il prend les acteurs de la crise financière actuelle à témoin. Face à ceux qui sont capables de s’enrichir honteusement sur le dos des exploités en toute impunité, il leur oppose une inversion de valeurs dont la logique implacable se manifeste dans la parfaite construction de son récit à l’imprévisible conclusion. Commentaire politique pessimiste et immoral sur la société Américaine, Rampage n’en oublie pas d’exploiter notre appétit du spectaculaire. Boll nous fait vivre cette folle journée de Bill telle une partie de jeu vidéo, relevée par la bande son efficace de Jessica de Rooij ; oppressante à souhait, tantôt ponctuée de riffs métalliques. Alors que la caméra au poing du fidèle Mathias Neumann, tantôt subjective ou se retournant habilement à 180 degrés sur le visage haletant de Bill sous le capot de son casque renforcé, nous offre des séquences véritablement intenses de réalisme à travers une leçon de mise en scène. La shaky cam façon “Bourne”, à la bougeotte parfois exagérée, dynamise l’action en propulsant le spectateur au cœur d’une expérience spectatorielle frénétique dont il parvient à soutenir le rythme haletant tout au long du métrage.

Pour autant Rampage n’est pas un film bourrin. Il a l’intelligence dans son écriture, de dissimuler ses intentions finales pour en extraire toute l’efficacité. Le cinéaste distille ainsi tout au long du film des bribes de flash forward à travers un intelligent travail de montage, accentuant un peu plus la perplexité du spectateur-voyeur. De même le film ne se limite pas qu’à un étalage complaisant de violence gratuite. Il atteint même au surréalisme dans la plus belle séquence du métrage, voyant Bill pénétrer dans une salle de bingo fréquentée par un club du troisième âge. Tels des automates privés de vie, un parterre de viocs continuent à cocher les cases de leurs grilles, ne prêtant guère d’attention aux injonctions du protagoniste en armure lourde, tant ils paraissent léthargiques. Cette image à elle seule cristallise tout le propos du film, telle une cartographie des conséquences d’une apathie sociétale implacable ; et se révèle une vision bien plus déprimante que les corps sans vie jonchant les rues de la commune. Bill poursuivant alors son chemin, consterné, en lâchant un "vous n’avez pas besoin de moi".

Film profondément en phase avec son époque et le règne du spectaculaire, Rampage est autant un film d’action sur-vitaminé qu’un brûlot antisocial d’un rare cynisme. Accouchant d’une mise en scène qui clouera au pilori tous ses détracteurs, Uwe Boll fait la preuve éclatante qu’il est encore possible de conjuguer cinéma de divertissement et commentaire social hors des carcans hollywoodiens. Véritable tour de force visuel, Rampage s’avère un parfait antidote, capable de secouer une Amérique post 11/9 vivant ses pires cauchemars, et dont la crise financière traduit une société ultra consumériste détruite par ses propres valeurs. Une société seule capable d’enfanter Bill, antihéros moderne par excellence.

Film diffusé dans le cadre de l’Étrange Festival 2009 (Première Française).

Canada | 2009 | Un film de Uwe Boll | Avec Brendan Fletcher, Shaun Sipos, Lynda Boyd, Robert Clarke, Matt Frewer, Katey Grace, Brent Hodge, Katharine Isabelle, Michael Paré, Malcolm Stewart, Pale Christian Thomas
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