Rayya Makarim | Dian Sastrowardoyo

Nous nous occupons d’un site web consacré au cinéma asiatique, sur lequel nous traitons chaque film asiatique que nous voyons. Je cois bien que nous n’avions jamais vu de film indonésien auparavant... Le problème avec les films que nous voyons c’est que, souvent, il nous manque une certaine culture pour les appréhender un peu mieux... C’est pourquoi ma première question sur Whispering Sands serait : "quand est-ce que le film se déroule ?"

Rayya Makarim : Justement... Le film n’est pas supposé donner d’indices sur le lieu de l’action. Vous n’êtes pas censé l’associer avec une époque ou un endroit donnés. Il est supposé se dérouler à une certaine période, à un certain endroit...

[Les deux discutent en indonésien, visiblement Dian n’est pas d’accord mais finit par lacher son idée en rigolant.]

Est-ce qu’il est censé être significatif du point de vue de la culture indonésienne, de la condition féminine dans le pays...?

Pas vraiment. C’est surtout l’histoire d’une famille - une mère, une fille et un père. C’est cela l’histoire principale. Bien sûr, d’une certaine façon, il y a un contexte politique. Mais si vous n’avez pas de connaissance du contexte politique ce n’est pas génant car ce n’est pas le but du film.

C’est vrai, nous n’avons eu aucun problème à apprécier le film pour autant...

C’est le tableau d’un univers parallèle, qui parle simplement de ceci : de la vie au-dessus et en-dessous du sable.

Grâce au contexte politique - les meurtres au hasard - on se rapproche de deux périodes, une dans les années soixante, et une autre dans les années quatre-vingt dix. C’est le même context politique - beaucoup de morts aléatoires.

Nous avons essayer d’intégrer cela de façon subtile, et le spectateur n’est pas censé savoir exactement quant tout cela se déroule, mais lorsque l’on voit le film ce contexte entraîne une sorte de nostalgie : on sait que ça ressemble à ce qui se passait dans les années 60, on sait que cela nous est réellement arrivé. Du coup, cela déclenche certains souvenirs.

Ce qui me paraît le plus impressionant chez les deux protagonistes, Daya et sa mère, ce sont leurs silences, toutes les choses qu’elles ne se disent pas. Une scène en particulier a retenu mon attention, celle où le père revient au village. Daya le reconnaît - du moins est on amené à le croire - mais ne dit rien. La mère non plus, elle le laisse derrière la porte avant de décider de le laisser entrer.
Pourquoi avoir écrit cette scène d’une telle façon ? C’est vraiment très dur...

Dian Sastrowardoyo : Dans une scène antérieure, Daya déclare "quand il arrivera, je le reconnaîtrais", n’est-ce pas ?

Rayya Makarim : Cette façon d’être des personnages, avec la mère qui ne dit jamais rien... Ma référence a été - vous avez vu le film danois Karakter ?

Non...

Le personnage de la mère de ce film est une femme très sévère. Elle n’exprime jamais le moindre amour. Très stricte, très forte... c’était cela ma référence au cours de l’écriture. Du coup elle ne montre jamais aucune émotion, elle reste très... comment dire ? "tout au même niveau". Ca se voit dans ses attitudes, dans ses regards, dans la façon dont elle tourne la tête ou encore quand elle regarde sa fille...

Dian Sastrowardoyo : ... Quand elle cligne des yeux...

Rayya Makarim : Oui, quand elle cligne des yeux.

Dian Sastrowardoyo : Peut-être que personne d’autre qu’elles ne peut comprendre le language qu’elles utilisent. Mais quand sa mère cligne des yeux, Daya sait que sa mère lui donne la permission d’aller ouvrir la porte.

Rayya Makarim : Quand vous les voyez à l’écran, tout ça paraît très détaché, et en même temps très proche ; la mère sait toujours où est sa fille, et la fille sait exactement...

Les deux : ... quand sa mère va se retourner...

Dian Sastrowardoyo : ... après avoir compté ’1,2,3’.

Rayya Makarim : Pour chacun de ses mouvements, la fille sait exactement ce que sa mère veut dire. Cela crée une espèce de dynamique entre les deux personnages que j’essayais de créer, avec la réalisatrice.

A-t-il été difficile de jouer en faisant autant abstraction de la parole ?

Dian Sastrowardoyo : Le problème, c’est que je n’ai pas eu beaucoup de temps pour me préparer, étant donné que j’ai su que j’allais jouer ce personnage à peine un mois avant le début du tournage. Du coup je n’ai pas eu le temps de faire beaucoup de recherche, de rentrer dans la peau du personnage, tout s’est fait très rapidement. Mais après, heureusement, Nan Achnas a passé beaucoup de temps avec moi. Comme ça, nous avons pu établir un lien, devenir plus proches - parce que nous ne nous étions jamais rencontrées auparavant. Et sur le plateau aussi j’ai passé beaucoup de temps avec elle, et au final je ne me sentais plus étrangère...

Etes-vous satisfaite de la façon dont votre scénario a été porté à l’écran ?

Rayya Makarim : [rires] Bien sûr ! Au final, vous savez, un film est le résultat d’une collaboration. Ce n’est pas juste un scénario, ou alors juste la réalisatrice, ni même seulement les acteurs... Quand vous regardez un film vous ne pouvez pas isoler le scénario et déclarer "le scénario n’était pas comme ça, mais en fait comme cela". Au final, il faut juger le film pour ce qu’il est, à savoir un travail d’équipe.

Le film a-t-il beaucoup évolué au cours de la production ?

Oui, il a évolué à chaque étape - même au montage. C’est aussi ça le cinéma, vous savez. Un film évolue sans cesse et à la fin il est simplement satisfaisant d’obtenir un résultat cohérent.

Dian Sastrowardoyo : C’est vrai. Au départ le film était dans la tête de la réalisatrice, et puis il est arrivé dans ses mains [montre R.M] et est devenu un scénario... Combien de versions as-tu écrites, 3 ou 4 ? Et après, une fois le tournage commencé, le film devient un peu le bébé de tout le monde. Le chef-opérateur, tout le monde a sa propre perception du film. Et puis après il devient le bébé du monteur...

Est-ce que la majorité des plans figurait dans le scénario ? Il y a ce plan en particulier, où Daya porte le masque derrière la tête, au lever ou au coucher du soleil - je ne sais pas trop... C’est sans doute le plus beau plan du film. Etait-il dans le scénario ?

Celui où je mange les feuilles ?

Oui, c’est ça.

Vous savez ce que c’est ? La rosée du matin...

Rayya Makarim : C’est de la glace.

Dian Sastrowardoyo : Comme il faisait très froid - quelque chose comme -4°C - la rosée s’est transformée en glace.

Rayya Makarim : Comme la réalisatrice a aussi participé au scénario, la plupart des plans étaient effectivement écrits.

Le film a été tourné entièrement en extérieurs. Avez-vous eu des soucis à cause du sable ?

Les deux [rires] : oooooh oui !

Rayya Makarim : Nous avons tourné à deux endroits différents. Sur la plage - qui correspond à la première moitié du film, l’humidité représentait le plus gros problème. A partir de dix heures du matin nous avions aussi des problèmes à cause du vent et du sable qu’il soulève. Vous vous grattez le nez, et vous en ressortez du sable...

Dian Sastrowardoyo : Et l’air marin est très mauvais pour le matériel. La caméra tombe en panne une journée, il faut la réparer avant de pouvoir tourner à nouveau. Chaque walkman, chaque discman, chaque micro est tombé en panne à cause du sel.

Rayya Makarim : Le deuxième lieu de tournage, Bromo, était très froid. La température tombait jusqu’à -3°C. Et nous tournions parfois à trois heures du matin...

Dian Sastrowardoyo : ... et je ne portais pas de chaussures, juste des sandales, alors que toute l’équipe était habillée avec des vêtements d’hiver. Et moi j’étais là... [frissonne]

Ca ne se voit pas !

Dian Sastrowardoyo [rires] : c’est vrai !

Est-ce que le film a tourné dans beaucoup de festivals ?

Rayya Makarim : Il a été montré à Tokyo, Pusan, Rotterdam... Il sera diffusé à Montreal, à Washington... je ne sais pas s’il sera montré à New York ou pas...

Il est sorti sur les écrans indonésiens ?

Oui.

Est-ce que vous avez l’impression qu’il provoque des réactions différentes en Europe et en Indonésie ?

Les deux : Oui, complètement.

En quoi exactement ?

Rayya Makarim : Je pense que les films d’art et d’essai sont plus apprécié en Europe. En Indonésie, les gens n’aiment pas les films qui n’expliquent pas tout...

Dian Sastrowardoyo : ... ils n’aiment pas les films qui ne divertissent pas.

Rayya Makarim : Les gens s’attendent à ce que le film leur soit nourri à la petite cuillère, qu’ils en comprennent chaque instant. J’ai grandi en regardant beaucoup de films et en me posant la question : "Est-il nécessaire de tout comprendre dans un film ?" On peut apprécier un film de différentes façons. Les spectateurs indonésiens n’ont pas encore des goûts aussi sophistiqués. Du coup, s’ils ne comprennent pas un film, ils se demandent "c’est quoi ce truc ?" [fronce les sourcils]...

Alors c’est difficile de réaliser un film indépendant ?

Un film d’art et d’essai indépendant...

Oui...

... Oui. C’est difficile parce qu’il faut se faire à l’idée que c’est un film qui ne va pas rapporter d’argent. Un film comme celui-ci marcherait mieux en dehors de l’Indonésie, dans les festivals. Parce que c’est tout à fait le genre de film qui va parcourir les festivals et qui ne marchera pas chez nous.

Vous avez dit avoir écrit trois scénarios, mais seul celui-ci a été porté à l’écran. Est-ce là la raison ?

Non, c’est juste que les autres n’ont pas encore été produits. J’attends juste qu’ils entrent en phase de production. Ca n’a rien à voir avec le problème des films d’art et d’essai, car le producteur de ce film continuera à produire des films semblables.

Continuerez-vous à écrire de tels films ?

[rires] Je ferais tout ce qui se présente ! Je suis prête à accepter toutes les propositions, mais il y a un point important, c’est que l’industrie cinématographique indonésienne vient juste de se remettre en marche. Et c’est une bonne chose que tous les films ne soient pas comme celui-ci, comme c’est une bonne chose qu’il n’y ait pas que des films commerciaux. Il est important d’avoir une gamme complète, car si ce n’est pas le cas il n’y a pas véritablement une industrie.

Avez-vous apprécié cette première expérience ?

Beaucoup ! Vous savez je n’ai jamais vraiment quitté la ville... J’habite à Jakarta, je suis une fille de la ville. Et sur ce tournage j’ai pu aller à Bromo ! Et je n’ai pas tant d’opportunités que ça de profiter de la nature...

Allez-vous continuer à jouer dans des films ?

Dian Sastrowardoyo : Oui, je pense que oui.

Des films d’art et d’essai ou...

Rayya Makarim : Elle est à l’affiche d’un autre film qui sort en ce moment à Jakarta, un blockbuster purement commercial...

Dian Sastrowardoyo [sourire ironique] : c’est un film de jeune, très mode, vous savez...

... Que nous ne verrons probablement jamais...

Rayya Makarim [acquiesce] : C’est certain ! C’est un film qui s’en sortira très bien chez nous mais qui ne rentrera jamais dans le circuit des festivals.

Nous aimons beaucoup les films d’art et d’essai, mais comme vous dites il est bon de voir de tout, des blockbusters aussi, pour voir tout ce qu’une culture peut produire. C’est bien dommage ! Quoiqu’il en soit, merci beaucoup, et félicitations pour votre film !

Les deux : Merci à vous !

Entretien avec Rayya Makarim (co-scénariste)
et Dian Sastrowardoyo (interprète de Daya),
conduit le 8 mars après la projection du film Whispering Sands.
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