Resurrection of the Little Match Girl

Joo, pro-player wannabe, traîne ses guêtres aux côtés de Lee, pour sa part joueur confirmé. Il convient toutefois de se demander si l’aspiration de Joo est réelle, où si elle sert simplement d’excuse à sa présence dans la salle d’arcade où travaille Hee-Mi. Joo tente bien de séduire l’impassible jeune femme mais rien n’y fait. Un soir, il croise une vendeuse de briquets qui arpente le trottoir et ressemble trait pour trait à la femme qu’il convoite. Il lui achète un briquet et compose le numéro qui figure dessus. Il pénètre alors à l’intérieur d’un jeu, Resurrection of the Little Match Girl, dont l’objectif est d’empêcher les gens de sauver la mendiante, et de l’amener à mourir en rêvant de lui. Mais il apparaît rapidement que Joo n’est pas un joueur comme les autres, que sa connexion n’est pas réglementaire, et qu’il pourrait déséquilibrer le Système - lequel embauche donc Lee pour l’éliminer...

Quatre ans de tournage, un budget démentiel pour l’époque... Rétroactivement, on se demande vraiment ce qui a traversé la tête des exécutifs de Tube Entertainement, dont Resurrection of the Little Match Girl a constitué le chant du cygne, lorsqu’ils ont placé Jang Seon-Wu (le controversé Lies) à la tête d’une telle entreprise. Pas que le réalisateur soit mauvais loin s’en faut, mais un metteur en scène indépendant - provocateur de surcroît - peut-il réellement se plier à l’exercice du blockbuster, sans miner sa nature commerciale à grand renfort de conceptualisation ?

La réponse à cette question se trouve bien entendu dans le visionnage du film, hybride improbable entre la poésie morbide (l’adaptation coréenne du conte d’Andersen sur la petite vendeuse d’allumettes), le jeu vidéo multijoueurs online (dada et fléau des coréens), et la parodie/adaptation de Matrix premier du nom. S’amusant avec les possibilités de narration et de mise en scène propres aux univers électroniques - et en premier lieu leur irréalité -, Jang Seon-Wu flirte avec différents niveaux du réel pour livrer sa propre vision de la conscience, humaine ou algorithmique. Les entrées/sorties entre notre monde et celui du jeu sont invisibles, au point que le spectateur est obligé d’abandonner un quelconque référentiel. La narration qui se permet d’être multiple - atteignant de nombreuses conclusions pour mieux remonter le temps et tenter une approche différente - termine de miner la consistance de cet univers entièrement factice.

Cette inconsistance est certainement le résultat d’une volonté du réalisateur, de forcer le spectateur à se poser la simple question de l’existence, non pas aux yeux des autres, mais à l’intérieur de chacun, pour soi - c’est à dire de la conscience. Pour cela bien entendu, il reprend le chemin très contemporain de l’algorithme doté d’une âme, au travers de la « LMG » (Little Match Girl), Personnage Non Joueur qui devient peu à peu protagoniste, retourné contre les règles qui le dominent.

Il est amusant de constater que, alors que les épisodes 2 et 3 de Matrix lui sont ultérieurs, Resurrection of the Little Match Girl partage avec l’édifice global des frères Wachowski de nombreux points communs. Alors que ces derniers s’acharnent à rendre un tout cohérent, Jang Seon-Wu s’en préoccupe peu ; pourtant les conclusions et les méthodes sont les mêmes, depuis le héros/virus jusqu’à l’architecte-Dieu. Là où Matrix s’attache à la réécriture de la religion catholique toutefois, son penchant coréen serait plutôt Bouddhiste, dans ses possibilités de réincarnation (les reconnexions au jeu) et sa vision de la vie, vécue dans l’objectif d’une mort parfaite. De plus, alors que le contenu des Matrix est avant tout stylistique et démesurément explicite (le ralenti extrème), celui de Resurrection of the Little Match Girl est perceptuel, cryptique (narration éclatée, accélérations de l’action).

Le style de Resurrection of the Little Match Girl est justement ce qui fait de lui un film insaisissable, nanar ambitieux ou réussite chaotique. A certains moments, le second degré est évident (à chaque apparition du personnage de Lala notamment, joueuse lesbienne et fulgurante), tandis qu’à d’autres (le superbe killing spree de la LMG), le premier degré revient en force. En jonglant ainsi entre deux tons, le réalisateur continue de brouiller les pistes, entre la raillerie et l’hommage - et perd bon nombre de ses spectateurs en cours de route.

Il demeure pourtant au final, que Resurrection of the Little Match Girl est un film extrêmement attachant, de par ses ambitions, la folie assumée de certains passages, son discours naïf et son héroïne (la troublante Im Eun-Gyeong). Il prête à sourire autant qu’à réfléchir, non seulement sur la nature du réel, mais aussi sur celle du blockbuster en tant qu’objet potentiellement intelligent et réflexif. Le « zéro neurones » comme seule viabilité commerciale ? C’est possible. Mais dans son semi-échec, Jang Seon-Wu démontre tout de même qu’une âme peut naître d’un blockbuster si on le laisse évoluer librement, sans chercher à le contraindre. Le résultat n’est peut-être pas bankable, mais il est vivant, surprenant. Ca ne fait pas un chef-d’œuvre loin s’en faut, mais Resurrection of the Little Match Girl s’affirme comme un film unique, doté comme le Système qu’il met en défaut, de sa propre conscience, forcément autodestructrice. Un très bel échec, somme toute.

Akatomy | 26.08.2005 | Corée du Sud

Resurrection of the Little Match Girl est disponible en DVD coréen et japonais (sans sous-titres), mais aussi en DVD zone 2 (dans une édition timide principalement vendue en kiosques aujourd’hui) sous-titré en français. Nul doute qu’un jour, il trônera, majestueux et bancal, au sein d’une collection digne de ce nom, d’œuvres inclassables.

Corée du Sud | 2002 | Un film de Jang Seon-Wu | Avec Im Eun-Gyeong, Kim Jin-Pyo, Kim Hyeon-Seong, Jin Xing, Myeong Gye-Nam, Jeong Du-Hong, Kang Ta
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