Rintaro + Toshiyuki Honda : “ABRAKADABRA” Vol.1

Trait d’union entre la France et le Japon de part ses activités de traductrice et d’interprète [1], Shoko Takahashi collabore avec Rintaro depuis la co-production franco-japonaise Yona, la légende de l’oiseau-sans-aile (2009). Elle a accompagné le réalisateur durant toute la production du film. C’est au cours de ses nombreuses conversations informelles et digressions qu’elle a découvert un homme cultivé, grand amateur d’art, y compris de domaines très éloignés de ses propres productions. De cette rencontre est née une amitié et une connivence qui se poursuivent encore aujourd’hui. On dit d’elle qu’elle est sa "bouche et ses oreilles", traduisant et interprétant comme si elle ne faisait qu’un avec le maître. En l’observant réaliser de petits "films-jouets" à ses heures perdues, elle a eu envie de faire connaître ses créations récréatives, en les diffusant sur Youtube, ainsi qu’au travers d’un entretien dévoilant une autre facette du créateur de Metropolis.

Son Borsalino sur la tête, pinçant une cigarette entre ses doigts à la manière de Jean Gabin… Rintaro, le réalisateur d’animation …(?)génaire, ne fait pas son âge. (Entre nous, il est né en 1941 !) Célèbre pour ses nombreuses séries télé comme Albator, et pour ses longs métrages comme Galaxy Express 999, Harmagedon, Metropolis ou encore Yona, la légende de l’oiseau-sans-aile, il multiplie les fans intergénérationnels tant au Japon que partout dans le monde. Aujourd’hui, il crée en solo, comme un enfant solitaire qui s’adonnerait à ses jeux préférés. Voici un des films auxquels il joue en ce moment, le premier d’une série qui paraîtra au fil de son inspiration… et sans limite dans le temps !

Shoko : Pourquoi as-tu choisi comme titre la formule magique “Abracadabra” ?

Rintaro : Susan Sontag, la fameuse écrivaine américaine, a écrit dans son essai Contre l’interprétation : “La première expérience d’art fut incantatoire, magique, liée aux rituels.” C’est cette phrase qui m’a inspiré. En fait, Sontag parle surtout des peintures rupestres. Elle considère que l’acte des hommes primitifs qui reproduisent la réalité sur des parois rocheuses est un acte incantatoire et magique.

Shoko : Le titre a donc un sens philosophique. Tu considères “incantatoires” les peintures dans les grottes ?

Rintaro : Lascaux ou Altamira me semblent vraiment des lieux incantatoires et magiques. Je suppose qu’autrefois les hommes révéraient profondément la nature. Et c’est en pensant à ça que j’ai eu l’idée d’assimiler la toile de l’ordinateur aux parois des temps primitifs. Ensuite, j’ai choisi de prendre pour titre une formule magique classique : Abracadabra. Mais je l’ai surtout choisie pour sa sonorité qui me plaît bien.

Shoko : Je t’imagine parfaitement en train de crier “Abracadabra !” devant ton Mac. Il y a de quoi faire peur !

Rintaro : Eh oui ! Je travaille en marmonnant ma formule magique. Chaque fois que je me plante, je crie “Abracadabra !” Pendant que je trace un trait sur le mur de ma grotte, l’écran de mon iPad, je lance mon incantation “Abracadabra !”

Shoko : (esquissant un sourire…) Tu parles d’art primitif et de traits. J’ai l’impression que tu veux revenir à l’origine de l’animation.

Rintaro : Si tu le comprends comme ça, ça me fait plaisir.

Shoko : Chaque fois que tu en as l’occasion, tu parles de traits.

Rintaro : Si j’accorde autant d’importance aux traits, ça vient sûrement de mon expérience d’animateur qui ne peut s’exprimer qu’avec un crayon. En fait, ce sont les infimes détails qui forment les traits qui donnent vie aux personnages.

Shoko : Ton expérience en tant qu’animateur ? C’est-à-dire dans les années 50 ? Quand on parle avec toi, on a du mal à croire que tu as travaillé sur le Serpent Blanc (1958), le tout premier long-métrage japonais d’animation en couleurs et sur Astro Boy (1963〜), la toute première série télé japonaise !… Mais revenons à notre sujet. Pour toi, les traits à la main et les traits numériques sont-ils identiques ?

Rintaro : Non, ils sont fondamentalement différents. Le crayon est capable de rendre la puissance et la densité du trait grâce à la force du geste de la main. C’est pour ça que je dessine d’abord au crayon les esquisses de mes personnages. Et ça, avec ma main gauche, et non avec ma main droite que j’utilisais habituellement.

Shoko : Avec la main gauche ? Pourquoi ?

Rintaro : J’ai décidé de dessiner avec ma main gauche pour découvrir une autre facette de ma personnalité, différente de celle des films commerciaux. En réalité, je suis gaucher de naissance. Mais à l’époque, être gaucher était considéré comme une tare et on nous forçait à utiliser la main droite. Alors, le gaucher contrarié s’est entraîné pour devenir un bon droitier. Le fait de travailler dans l’animation pendant des années m’a appris à contrôler le tracé des traits. C’est de ce contrôle permanent que j’ai voulu me libérer. Aujourd’hui, quand je dessine avec ma main gauche, mes dessins échappent à ma volonté jusqu’à s’écarter parfois complètement de mon projet initial. Et ça, c’est vraiment intéressant. Cela dit, comme ma main droite est devenue experte dans l’art de gagner de l’argent, j’ai simplement voulu la mettre en réserve.

Shoko : C’est souvent de l’incommodité et des contraintes que naît l’originalité, paradoxalement. Concrètement, comment as-tu animé les dessins faits de ta main gauche ?

Rintaro : Comme j’avais prévu une version finale numérique, j’ai refait mes dessins à la main avec un stylo digital, en essayant d’aboutir à une forme qui rende compte de la spécificité du numérique. Ensuite, j’ai créé le mouvement avec une application d’animation de mon iPad. Une fois que le mouvement a été défini, j’ai transféré les données sur le Photoshop de mon Mac afin d’affiner les détails et de mettre les couleurs. Tous les éléments étant prêts, j’ai fait du compositing image par image avec After Effects, le logiciel utilisé par tous les professionnels. Puis, j’ai fait du rendu, en vérifiant chaque mouvement et chaque timing. Comme je fais tout, tout seul, ça prend un temps fou. Il est évident que l’usage de l’ordinateur m’est plus facile avec la main droite. Alors, je suis comme Musashi, le fameux sabreur qui maniait un sabre dans chaque main !

Shoko : (esquissant un sourire…) En tout cas, tu n’hésites pas à réaliser des films en images de synthèse, à utiliser ton Mac, à te servir de plein d’applications sur ton iPad. Tu es vraiment un adepte de toutes les technologies nouvelles, en plus tu t’en amuses. Et ça, ça nous donne la pêche.

Rintaro : Je pense que l’ordinateur m’a toujours intéressé. Mais comme je suis un autodidacte, parfois je tâtonne franchement.

Shoko : En fait, c’est la curiosité qui te pousse à créer. C’est peut-être parce que vous avez ça en commun que tu as voulu rendre hommage à Picasso et à Miro ?

Rintaro : Je consulte sans cesse les livres d’art sur Picasso et Miro parce que je veux vraiment comprendre le secret de la perfection de leurs traits. C’est surtout Miro qui travaille sur l’expression de la ligne, mais les deux parviennent très bien à exprimer l’érotisme par leurs traits. C’est ça qui m’attire.

Shoko : A ce propos, je trouve que l’érotisme transparaît aussi dans la musique de Toshiyuki Honda, qui est surtout connu pour ses musiques de films, notamment ceux de Juzo Itami. J’écoute souvent la musique de ton Métropolis que j’adore et dont le thème passe de temps en temps à la télévision française.

Rintaro : Voilà comment nous travaillons !

Shoko : Ah ! Ça donne envie de se joindre à vous. Honda-san, pour ce film, comment s’est passée votre collaboration avec Rintaro ?

Honda : Comme Rintaro est un grand amateur de musique, j’ai toujours plaisir à travailler avec lui. Mais en même temps, c’est impossible de bâcler quand on travaille ensemble (rire). J’ai essayé de créer cette fois une musique érotique ! (rire). A vrai dire, faire une musique érotique est très difficile. On bascule souvent dans quelque chose d’humide, de poisseux. Mais l’érotisme de Rintaro est très sec. Alors j’ai cherché un son “érotico-sec” ; c’est pourquoi j’ai essentiellement utilisé des saxophones. Comme d’habitude, nos idées ont jailli de nos fous rires.

Shoko : C’est vraiment un travail à deux, alors. Au fait, il y a quelque chose qui m’intrigue. Qu’est-ce que signifie “Trex”, dans le générique de fin ?

Honda : Comme je suis un fan de dinosaures, Rintaro a gentiment ajouté, au milieu de mon nom, “T-Rex” qui veut dire Tyrannosaure. D’ailleurs, il y en a un qui apparaît dans le film. J’aime tellement les dinosaures que sur mon saxophone est gravé un “T-Rex”. Je pense qu’il est unique au monde.

Shoko : Je comprends maintenant qui est le véritable auteur de ces sons si érotiques ! J’ai hâte de voir votre prochaine collaboration.

Article paru à l’origine sur https://www.caps-association.co.jp/lab/04517/

[1Qu’elle a souvent mises au service de Sancho !

"Le fait de travailler dans l’animation pendant des années m’a appris à contrôler le tracé des traits. C’est de ce contrôle permanent que j’ai voulu me libérer."
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