Running on Karma

Dans l’intimité hystérique d’un bar de l’ex-colonie, trois hommes bodybuildés s’effeuillent sous les encouragements d’une assemblée principalement féminine. Big (Andy Lau, majestueux) porté par l’enthousiasme grandissant de l’une de ses admiratrices, n’hésite pas longtemps avant d’ôter le dernier bout de tissu qui le sépare de ce cher Adam. Instantanément les lumières se rallument ; ces demoiselles font en fait partie des forces de l’ordre. Lee Fung-Yee (Cecilia Cheung, qui ne peut être qu’adorable) tente d’arrêter Big pour exhibitionnisme, mais le géant s’enfuit dans la nuit, nu comme un ver avec la police aux trousses.
Pendant ce temps-là, des hommes du CID venus enquêter dans un entrepôt sur une indication de raffut inquiétant, trouvent un homme décédé, horriblement battu. Au centre de la pièce dans laquelle semble s’être déroulé le carnage, trône une boîte en métal de petite taille. A l’intérieur de celle-ci, un homme vivant, ensanglanté, contorsionniste improbable d’origine indienne qui s’extirpe de sa froide cachette sous les yeux incrédules des détectives. L’homme est enchaîné et escorté en voiture, mais parvient à s’échapper à grand renfort de coups de têtes d’une redoutable violence. Lui aussi s’enfuit dans la nuit hongkongaise.
Inévitablement au détour d’un angle de rue, Big et l’indien rentrent en collision...

Cette collision entre Big et le meurtrier estampillé Higuchinsky (réalisateur d’Uzumaki), en plus de constituer le cœur d’une introduction en état de grâce cinématographique, est l’étincelle constitutive de Running on Karma. Aboutissement de deux expositions parallèles et point de départ d’un engrenage narratif insoupçonnable, on peut affirmer rétroactivement que ce contact physique entre les deux entités définit d’emblée le karma du film. Avant de parler de son karma néanmoins, il convient de prouver que cette nouvelle réalisation OVNI du tandem To / Ka-Fai peut y prétendre.

Karma [n.m.] - Dogme central de la religion hindouiste selon lequel la destinée d’un être vivant et conscient est déterminée par la totalité de ses actions passées, de ses vies antérieures. Pouvoir, dynamisme des actes passés, en tant que détermination de l’individu transitoire. (Le Petit Robert)

Lors de la scène d’introduction du film, la rencontre de Big avec le meurtrier contorsionniste marque le début d’une série d’apparitions fantomatiques, superposées avec le présent de narration. Ainsi la course du chien policier est-elle accompagnée d’une vision d’un enfant tentant de battre un chiot, ou Lee Fung-Yee est-elle au cœur d’une reconstitution de la seconde guerre mondiale, liée à un général décapitant ses victimes à tour de bras. Il suffira d’un malheureux coup de feu pour que le chien s’écroule ; le meurtrier s’enfuyant par ailleurs pendant que Big est arrêté. Cette séquence, magnifique, tisse un lien immatériel entre des évènements distincts, des destinées a priori séparées, mais aussi des époques éloignées. Ce lien est incarné par le personnage de Lee Fung-Yee que Big, ancien moine bouddhiste, se croit obligé de sauver. C’est donc Fung-Yee qui définit l’état transitoire de Big, entre une pratique de la foi délaissée et éventuellement retrouvée. D’une certaine façon, la jeune femme et son histoire karmique terminent ainsi de définir le karma de notre héros.

A partir de cet instant, toute interaction entre les deux personnages influe non seulement sur chacun d’entre eux, mais sur leur environnement constitutif. Chaque rencontre devient déterminante, tout comme chacun de leurs choix l’a toujours été. La double entité Big / Lee Fung-Yee s’impose alors comme moteur narratif de Running on Karma, alors que tout portait à croire que nous allions vivre une enquête policière. La structure du film se permet d’évoluer tour à tour lentement (longue et hilarante poursuite en scooter, une simple minute d’échange entre Andy Lau et Cecilia Cheung) et brutalement (les ellipses sont nombreuses et radicales), d’épouser les contours changeant d’une forme libre, qui ressemble fortement à la vie puisque modelée par des rencontres, des échanges, des contacts et autant d’émotions partagées.

En s’autorisant à délaisser tout objectif narratif traditionnel pour un équivalent scénaristique de la théorie du chaos, Johnnie To et & Wai Ka-Fai parviennent à créer une œuvre protéiforme, l’une des plus vivantes qu’il nous ait été donné de voir. Et Running on Karma de s’imposer comme un tout original d’une cohérence remarquable, effectivement nourri de son propre karma, qu’il met si intelligemment en scène. De façon à la fois autosuffisante (sur le plan narratif) et référentielle (on y retrouve l’héritage stylistique de PTU mais aussi de ROOT 2 et Fulltime Killer), à la fois étape transitoire et somme merveilleuse de l’œuvre de ses auteurs. Le premier film HK véritablement "karmique", en somme !

Déroutant et surréaliste (l’indien contorsionniste, le voleur capable de ramper le long des murs), à la frontière du fantastique (les aptitudes de Big en font tout de même un parent proche des super-héros), explicatif sans être démonstratif, et encore triste, violent, drôle et beau, Running on Karma est une réussite époustouflante en plus d’être complètement originale. Non vraiment, rarement un tel sujet aura-t-il été aussi bien traité !

Running on Karma est disponible en DVD et VCD HK chez Mei Ah.

Hong Kong | 2003 | Un film de Johnnie To Kei-Fung & Wai Ka-Fai | Avec Andy Lau Tak-Wah, Cecilia Cheung Pak-Chi, Eddie Cheng Siu-Fai, Karen Tong Bo-Yu Chun Wong
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