Sakuran
Japon | 2006 | Un film de Mika Ninagawa | Avec Anna Tsuchiya, Kippei Shiina, Yoshino Kimura, Hiroki Nariyama, Miho Kanno, Masatohi Nagase, Masanobu Ando, Ken’ichi Endô, Akiko Hoshino
Sakuran

Alors que les plans, les couleurs et les mouvements, se précipitent et se bousculent au début de Sakuran, on s’attendrait presque, lorsque la caméra en travelling face à une rangée de concubines s’interrompt devant Anna Tsuchiya, que l’actrice, qui nous prend à partie pour nous convier à la danse, se mette à chanter. Si le premier film de la photographe Mika Ninagawa déploie une certaine extravagance, de couleurs et de textures, son approche du cinéma n’a toutefois rien à voir avec celle d’un Baz Luhrmann. Et si, comme dans les films de l’Australien, la bande son de Ringo Sheena apporte un décalage musical très identitaire, le langage exaltant de Sakuran est avant tout visuel.

Adapté d’un manga de Moyoco Anno – l’épouse de Hideaki Evangelion Anno -, Sakuran nous conte la trajectoire de Kiyoha, concubine en devenir. Depuis que, enfant, elle a été vendue par les siens à l’une des maisons du red light district d’Edo, le quartier de Yoshiwara, Kiyoha n’a cessé d’opposer à sa beauté son caractère et son insolence, haïe de toutes dans ce bordel dont elle s’est promise de s’échapper, le jour où le piètre cerisier du jardin de la maison Tamakiku donnerait de nouveau des fleurs. Sa relation de défiance et mépris avec l’Oiran, la plus respectée des concubines de l’établissement, l’incite toutefois à affirmer sa supériorité érotique et prendre sa place. Un jeu dont elle se satisfait, presque, jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de l’un de ses réguliers, le jeune Soujiro.

Délesté de ses couleurs vives, Sakuran perdrait une partie de son âme. Les bleus, rouges, jaunes et verts se heurtent sans cesse l’un à l’autre, se disputent l’écran avec des motifs complexes, muraux ou de tissus, tant et si bien que l’image en serait presque saturée, noyée. Constamment au cœur de ce maelström, la figure d’Anna Tsuchiya (Kamikaze Girls), plus contrastée encore que son environnement, assure cependant sa cohésion. Tsuchiya, actrice, y revêt autant de facettes que Tsuchiya, chanteuse, tour à tour fragile, grossière, charmante et vulgaire, féminité à la fois subtile et provocante dont les yeux gigantesques – une impression renforcée par le filet de ses sourcils – cannibalisent constamment notre émotion. Anna Tsuchiya est un envoutant kaléidoscope, qui parfait l’illusion de ce monde flottant, dans les allées duquel des poissons évoluent, très explicitement, dans des aquariums en suspension. A l’extérieur des murs, hors de Yoshiwara, la réalité est plus terne, pluvieuse, presque monochrome. Alors qu’elle s’enfuit, une fois parmi d’autres, pour tenter de trouver l’amour, Kiyoha s’en revient donc à son joli mensonge.

Sakuran, le film, est lui-même un mensonge volontaire, qui fait écho à la voix off de son héroïne au début du film : « les cerisiers étaient si beaux, que j’en avais presque oublié avoir été vendue ». Ses extravagances dissimulent, un temps, l’inévitable mélodrame qui trône en son sein. Pour nous, spectateurs, l’illusion était plus agréable que la triste réalité des choses. Mais heureusement, le film s’en redresse assez vite, et de belle manière, notamment au travers de l’affection tue, toute en galanterie, de Seiji, l’employé fatigué incarné par Masanobu Ando. Pour le reste, Sakuran incarne à merveille cette acceptation terrifiée par Kiyoha de sa nature de femme, sciemment séduisante qui plus est. Anna Tsuchiya y joue la muse d’une photographe/cinéaste forcément versée dans la représentation, prolongement cohérent de sa figure musicale, elle-même aux prises avec une féminité contrariée. La pudeur insolente de ses ébats rémunérés, contradictions de chétivité et d’évidente domination, entre grâce et grossièreté, est d’un érotisme affolant.

Akatomy, le 26.04.2011 | Japon

Sorti en salles en France le 2 août 2008, Sakuran est disponible en DVD depuis 2009 chez Kaze. Son homologue anglais, dépourvu de tout supplément, est nettement moins cher, mais sa copie n’est pas à la hauteur de la direction artistique.

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