Saudade

Alors qu’il m’ avait tant plu, lors de sa projection au Festival des 3 Continents l’an passé, j’avais à l’époque inexplicablement laissé Saudade s’éloigner de ma plume, me contentant d’évoquer ses qualités au détour d’un autre film étendard de l’indépendance cinématographique, le Cut d’Amir Naderi. Sa sortie mercredi dernier, dans une poignée de salles de l’hexagone, inespérée et inestimable bien que très certainement vouée à l’échec commercial, m’impose de revenir sur cette fresque exceptionnelle, qui dégage cet étrange malaise, entre bonheur regretté et jours meilleurs rêvés, espoirs déchus et incertitude même du sentiment d’appartenance et d’identité, qu’évoque son titre intraduisible.

Dans Saudade, le réalisateur Katsuya Tomita et son scénariste Toranosuke Aizawa nous présentent un autre Japon, refuge de tous mais domicile de personne, terre de doutes située entre le Brésil, les Philippines et la Thaïlande, où les ouvriers de chantiers du cru comme les immigrés peinent à exister, en marge de la société d’ordinaire projetée, Japon fantasmé, vers l’étranger. Dans la ville de Kôfu, dans la préfecture de Yamanashi, ces délaissés se côtoient et/ou se confrontent à défaut de mieux, sans saisir qu’ils donnent, bien malgré eux, sa cohérence et son flux, son flow, à un écosystème marginal en chute libre.

Le flow, c’est le mode d’expression d’Amano, aka Ufo-k, l’une des voix du crew Army Village qui scande sa colère envers le gouvernement et les étrangers sur la scène underground locale. Lorsqu’il rejoint l’équipe d’ouvriers où Seiji et Hosaka se sont rencontrés, il trouve une activité mais aussi terreau implicite à son mépris des minorités. Hosaka, de retour de Thaïlande, se préoccupe peu de son identité et aime à s’exprimer en thaï, tandis que Seiji lui, fuit tant qu’il peut son épouse japonaise, l’esthéticienne Keiko, en faveur de la compagnie de Miao, hôtesse thaïlandaise à qui il donne, indirectement, le plus gros de sa paye. Sans le savoir, Denis, d’origine brésilienne, va cristalliser la haine de plus en plus nationaliste d’Amano, en donnant de la voix au sein de son propre crew, Small Park, mais aussi en occupant les murs habités par Amano dans son enfance. Les deux groupes, réunis sur une même scène par Mahiru, ancienne amie d’Amano de retour de Tokyo qui enseigne la capoeira, vont alors s’opposer dans une guerre qui se joue principalement dans l’esprit de Ufo-k. Une guerre de mots que personne ne semble pourtant écouter, et que seuls les excédés se donnent la peine de mal interpréter. Car Denis, lui, existe sans haine, survivant au sourire imperturbable.

La saudade, c’est Denis qui l’incarne le mieux dans cette œuvre étonnante de sincérité, alors qu’il est finalement peu présent à l’écran, en étant à la fois le plus déçu et le moins fâché des protagonistes, le seul qui pense à s’accrocher à l’optimisme plutôt que de se chercher un bouc émissaire. Alors qu’Army Village accuse et insulte, Small Park analyse et accepte, s’adapte et survit, résigné à suivre le bon vouloir de Dieu. A l’opposée, c’est pourtant Amano qui fait figure de héros, en termes narratifs. Il symbolise une jeunesse désœuvrée dont la voix résonne dans le vide, trébuchant sur l’écoute superficielle d’envolées rythmées. Japonaise dénuée de volonté propre, asservie justement au Japon fantasmé ainsi que le symbolise son activité forcément superficielle d’esthéticienne, doublée d’une implication politique intéressée, Keiko, elle aussi secondaire, est le lieu du trouble qui mine Seiji, qui ne comprend plus ce que signifie être japonais, méprise de plus en plus l’argent et le paraître. Et pendant que l’économie s’écroule, que les communautés s’étiolent et s’en retournent vers d’autres patries, tout aussi incertaines, que les tensions montent, les autorités restent absentes. Comme si Katsuya Tomita, dans le temps libre qu’il a consacré à cette passionnante entreprise, avait posé sa caméra dans un Japon invisible, celui-là même dont Seiji passe son temps à tenter de s’extraire en creusant.

Si le fait de savoir que Saudade a été tourné pour un budget ridicule, sans aucun comédien professionnel, force le respect, c’est avant tout parce que sa vision ne le laisse jamais deviner. Saudade est un film impeccablement écrit, au rythme maîtrisé, qui a l’intelligence d’utiliser l’humain comme seule production value. Dés son plan titre, filmant Seiji et ses collègues marchant en file indienne sur une fine bande de terre, entre le ciel et son reflet dans une étendue d’eau qui occupe le gros de l’écran - isolement évocateur d’êtres pourtant en mouvement, généreux dans un effort perpétuellement vain - Saudade brille de cadrages superbes, justes et suffisants, qui élargissent son horizon cinématographique, souvent à ciel ouvert, en n’oubliant jamais de composer, posément, ses relations, ses connivences et antagonismes induits. Ainsi, Saudade condamne mais n’enferme pas, montre l’écueil mais évoque l’espoir. Incroyable démonstration d’une vitalité cinématographique en marge de toute considération marketing, il est aussi l’incarnation d’une vitalité humaine bien réelle, capable du meilleur comme du pire en fonction de l’écoute, de l’écho qu’elle parviendrait, ou non, à trouver. Katsuya Tomita et Toranosuke Aizawa font aujourd’hui résonner cet écho jusqu’à nous ; aussi nous revient-il de lui prêter, comme il le mérite, oreille attentive.

Saudade est sorti sur les écrans français le mercredi 31 octobre 2012.
Il avait par ailleurs remporté la Montgolfière d’or lors de l’édition 2011 du Festival des 3 Continents.

aka サウダーヂ | Japon | 2011 | Un film de Katsuya Tomita | Avec Ai Ozaki, Chie Kudô, Deejai Paweena, Dengaryû, Dennis Oliveira de Hamatsu, Hitoshi Ito, Ieda de Almeida Hamatsu, Tsuyoshi Takano
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