Serafuku to Kikanju

Shinji Somai + Hiroko Yakushimaru + Yakuzas = Kaikan !

Le bonheur c’est parfois si simple : prenez le plus grand cinéaste japonais et peintre de l’adolescence, des années 80, aux côtés de la star montante de l’époque en tenue d’écolière, ajoutez y un scénario-parodie de yakuza eiga ; et vous obtenez le plus gros succès de l’année, doublé d’une oeuvre toujours cultissime au Japon !

Adaptation d’un roman de l’écrivain le plus populaire de l’archipel, Jirô Akagawa [1], Serafuku to Kikanju nous plonge dans la vie de la jeune et candide écolière Izumi Hoshi, dont le père vient de décéder. Celle-ci récupère l’urne avec les cendres du défunt, non sans lui avoir rendu un dernier hommage, soutenue par ses trois camarades, Tetsuo, Tomô et Shuei. De retour chez elle, Mayumi, une jeune femme inconnue, l’attend avec une lettre du père d’Izumi dans laquelle ce dernier demande à Mayumi de prendre soin de sa fille. La mère de cette dernière ayant disparue il y a déjà quelque temps, l’adolescente se retrouve donc orpheline et livrée à elle même.

Peu avant, le chef du clan Hidakagumi venait juste de décéder, livrant ses dernières volontés à ses quatre acolytes, Sakuma (Tsunehiko Watase), Masa, Hiko et Akira : trouver l’unique personne appartenant encore à la famille et susceptible de prendre la direction du groupe. Un matin alors qu’Izumi se trouve en classe, un important groupe de yakuzas se présente aux portes du collège, emmenés par Sakuma. Ils cherchent la jeune Izumi qui contre l’avis de ses camarades, se rend à leur rencontre. Là, elle apprend que son père faisait partie du clan Hidakagumi. Celui-ci ne pouvant plus assurer la succession du clan, c’est à elle que revient cette lourde responsabilité. Celle-ci, terrifiée par la nouvelle, commence par refuser avant d’accepter, devenant ainsi le nouveau kumicho (chef de clan), et quitte le collège pour prendre en main la direction de ce qu’il reste du petit groupe.

Elle se rend en compagnie de Sakuma auprès du chef Hamaguchi, un puissant groupe allié, afin de se présenter sous ses nouvelles fonctions, comme le veut l’usage. Celui-ci lui rit au nez et ne la prend pas au sérieux. En quittant définitivement le collège, elle fait la connaissance de l’inspecteur Kurkoki (Akira Emoto) qui semble bien connaître les affaires de son père, et lui révèle que celui-ci est mort à cause du trafic de drogue dans lequel il trempait, alors que Mayumi serait une gangster notoire. Inquiète, Izumi ne peut y croire. De retour chez elle, elle découvre que son appartement a été saccagé. Après que Hiko, l’un des membre de son clan soit retrouvé mort, Izumi est kidnappée par le gang d’Hitoccho, un puissant trafiquant de drogue à la tête d’un des plus puissants clans rivaux, et qui cherche à récupérer une quantité importante d’héroïne qui a disparue. Sauvée in extremis grâce à Sakuma, Izumi doit faire face à un danger de plus en plus menaçant pour son groupe, dont l’enjeu semble être la drogue disparue. Elle va peu à peu s’endurcir, avec l’aide de ses acolytes, et faire front devant l’adversité.

Considéré par l’éminente revue Kinema Jumpo comme le meilleur réalisateur japonais des années 80, Shinji Somai choisit pour son second long-métrage, de continuer son exploration sensible des prémisses de l’adolescence, toujours aux côtés de la future star et égérie de la Kadokawa, Hiroko Yakushimaru. Après avoir dépeint la vie d’un groupe d’adolescents dans le touchant Tonda kappuru (1980), le cinéaste opte pour un sujet plus commercial, mais ne se départit pas pour autant de ses intentions de fond, montrer les sentiments parfois contradictoires et la réalité de la vie d’une adolescente, aux prise avec un monde adulte.

Cette improbable histoire d’une adolescente qui prend la tête d’un groupe mafieux, est une occasion d’offrir une variation amusante et parodique du genre yakuza eiga tout autant que du sous-filon du “girls with guns”. Somai se moque allègrement des manières des gangsters et les ridiculise avec humour, montrant le petit groupe se balladant dans une vieille auto toute cabossée, alors que le chef Hamaguchi passe son temps à visionner de vieux films historiques en costumes. Le comble étant quand Izumi renverse un vase sur la tête d’un sbire de service qui lui manque de respect. Loin des produits d’exploitation ou des films commerciaux formatés, Serafuku to Kikanju serait plutôt l’antithèse d’un film d’action. Car ce qui intéresse l’auteur c’est de capter la vérité des émotions de son actrice, ici symbole de pureté et d’innocence, deux qualités sacrées au Pays du Soleil Levant. Le passage de cet état second de la vie que constitue l’insouciante adolescence au Japon, symbolisée par la première apparition à l’écran d’Izumi en train de faire le “pont” dans une cour de récréation, au passage vers le monde adulte et codifié à l’extrême de la société japonaise, comme le montre la dernière séquence du film, est à la base de presque tous les récit de jeunesse nippons. Aux exploits héroïques, le cinéaste préfère le réalisme et la pudeur des émotions exprimées par ses acteurs.

Le cinéaste, aux méthodes reconnues, manifeste un amour profond pour ses tous jeunes acteurs qui jouent autant qu’ils vivent leurs émotions à l’écran. D’une grande exigence, il a formé une génération entière de jeunes aujourd’hui parmi les plus en vus, dont Masatoshi Nagase, Yûki Kudô, Yûki Saito, Toshinori Omi, Tomoko Tabata... A cette affection particulière, s’ajoute un style unique ayant fait école au Japon, l’utilisation quasi expérimentale du plan général (voir la séquence de la danse au climax de son chef d’oeuvre Typhoon Club), doublé du plan séquence souvent réalisé en prise unique. Le Somaism toujours enseigné dans les académies de cinéma, permet ainsi à l’auteur de capter les émotions intérieures de ces adolescents, les isolant dans leur monde intime et complexe à la fois. Rarement juge, il se contente d’observer tout en montrant la richesse et la complexité de cet âge transitoire vécu de façon si particulière. Aussi Izumi confrontée à la disparition de son père n’esquisse quasiment aucune larmes, montrant une souffrance toute intérieure.

Le génie de Somai est de savoir contenter un public jeune et populaire amateur de seishun eiga, par des rebondissements et une narration fluide et efficace, tout autant que toucher l’adulte par la mélancolie de son actrice et la subtile description psychologique de ses émois. Hiroko Yakushimaru qui fera l’essentiel de ses débuts chez Kadokawa - exclusivité oblige - jusqu’à une interruption de carrière à sa majorité pour passer ses examens d’études, est à l’aune d’une incroyable popularité. Après des débuts prometteurs dans le superbe drame Yasei no shômei (1978), c’est grâce à Serafuku to kikanju, dont elle interprète aussi la superbe chanson titre, qu’elle accède au statut de star des teenage idoru, sans oublier son rôle dans Nerawareta gakuen (1981) de Nobuhiko Obayashi, l’autre grand peintre méconnu de l’adolescence, à la créativité débordante.

Somai dont les films abondent en métaphores, joue encore ici habilement avec les codes de la société japonaise, synthétisés par le titre du film. Le serafuku ou sailor suit (habit d’écolière au style d’uniforme marin) est au Japon le symbole de la pureté et de la virginité, mais il est aussi associé à la fascination érotique Bura Sera des japonais pour l’écolière. La mitraillette ou kikanju qui appartient au monde corrompu des adultes, ici les yakuzas, est aussi un symbole de l’éveil sexuel de son héroïne qui lance un Kaikan ! (c’est le pied !) langoureux en tirant à la mitrailleuse sur les flacons contenant la drogue dans le bureau d’Hamaguchi, au cours d’un ralenti évocateur. Cette exclamation extatique qui deviendra populaire parmi les jeunes de l’époque est pleine de sous-entendus sur les émois de notre tendre Izumi secrètement éprise de Sakuma, la quarantaine bien entamée. Cette scène climax qui donna son statut culte à l’oeuvre, résume toute la délicieuse ambiguïté du film. D’une attitude éminemment cool à l’angoisse du désir qui se manifeste, l’image se veut explicite. Somai captant à merveille ce sentiment d’allégresse détachée associée à une certaine morbidité, qui constitue parfois l’état particulier de l’adolescence bourgeonnante.

L’innocence et la pureté d’Izumi est idéalement symbolisée par son actrice qui, loin des beautés irréelles des poupées japonaises, est plus proche d’une adolescente aux traits communs, la rendant ainsi proche du public. Shinji Somai fait ressortir son côté asexué au début du film à travers des tenues masculines, et ses cheveux courts à la garçonne. Cet état de l’enfance innocente est même métaphoriquement sacralisé par l’image évocatrice d’Izumi, assise en tailleur dans les genoux d’une statue du bouddha. L’association courante au Japon entre pureté de la jeunesse et forme d’androgynie abondant dans la culture populaire, des bishônen (jeunes et beaux garçons) aux actrices de Takarazuka (théâtre populaire où tous les rôles sont interprétés par des jeunes femmes), manifeste une fascination pour un état de grâce second et irréel avant le prélude - toujours dramatique - du passage définitif au monde adulte.

Le casting du film n’en est pas moins réussi avec un Rentaro Mikuni en chef yakuza et faux cul de jatte, en passant par l’inspecteur Kuroki interprété par un Akira Emoto au début d’une belle carrière, sans oublier Tsunehiko Watase, habitué des yakuza eiga et acteur régulier chez Fukasaku.

Du délicat passage de l’adolescence à l’âge adulte, Shinji Somai livre son oeuvre la plus populaire, filmant la métamorphose d’une jeune adolescente en femme avec une délicieuse délicatesse. Enveloppé d’une touchante vérité autant que d’une fraîcheur encore intacte, cette oeuvre est la marque d’un auteur qui savait comme aucun, conjuguer divertissement populaire et exigence artistique. Pierre angulaire de la culture populaire, Serafuku to kikanju représente le bonheur incarné sur celluloïd. On vous aura prévenus !

Disponible en DVD Japon | Kadokawa | NTSC | Zone 2 | Format : 1:1:85 - 16/9 | Son Dolby Digital 5.1 | Ce DVD ne comporte aucun sous-titres.

La BO du film est disponible en maxi cd réf. KTDR-2163.

[1Né en 1948 à Fukuoka, il a travaillé pendant douze ans comme employé avant de se lancer dans l’écriture et remporter le prix Yomimono récompensant le meilleur roman à mystère, genre pour lequel il est populaire. Il a écrit plus de 400 romans ou nouvelles et vendu plus de 270 millions d’exemplaires. Outre Serafuku to kikanju, un certain nombre de ces ouvrages ont connu des adaptations cinématographiques, parmi lesquels Tantei Monogatari, Futari, ou Kokubetsu. Seuls deux de ses oeuvres sont traduites en français et disponibles aux éditions Philippe Picquier : Le piège de la marionnette (1999) et Meurtres pour tuer le temps (1998).

aka Sailor Suit and Machine Gun - Sailor-fuku to kikanju | Japon | 1981 | Un film de Shinji Somai | D’après le roman de Jirô Akagawa | Avec Hiroko Yakushimaru, Tsunehiko Watase, Rentaro Mikuni, Yuki Kazamatsuri, Kazuo Kitamura, Akira Emoto, Masâki Daimon, Makoto Satô, Minori Terada, Kamatari Fujiwara, Shinpei Hayashiya, Ken Mitsuishi, Tatsuya Oka, Yôsuke Saitô, Toshiya Sakai, Shingo Yanagisawa
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