Severance

Belliqueuses Palisades.

Quelle joie que de travailler pour Palisade Defense, l’une des plus grandes entreprises d’armement du monde ! Histoire de se ressourcer avant de terminer la conception d’une nouvelle mine anti-personnelle et autres broyeurs de troupes, une équipe vaguement indéterminée, hybride de marketing et de design militaire passé à la moulinette du jeunisme façon séries télés HBO, se rend en voyage d’intégration rétro-actif. Un séjour à la campagne, dans une maison d’hôtes au milieu des forêts hongroises, au cours duquel la violence simulée d’affrontements de paint ball permettra de souder tout ce petit monde. Une scientifique coincée, un lèche botte très nerd sur les contours, une forte tête issue d’un clonage approximatif de Guy Pearce... et surtout - allez savoir ce qu’ils font au sein de Palisade Defense - un gentil défoncé du nom de Steve, et une (très) belle blonde que tout le monde convoite en cachette (ou presque), Maggie. Ces joyeux drilles doutent déjà du bien-fondé de leur déplacement ; alors quand leur chauffeur, bloqué par un arbre au milieu de la route, refuse de trouver un autre chemin jusqu’à leur destination et les plante en pleine forêt, la mauvaise humeur s’aggrave. D’autant que la luxueuse demeure promise s’avère bien miteuse, que leur chef d’équipe n’est pas là pour les attendre, et qu’ils commencent à mourir, un par un, dans d’affreuses circonstances. Un détail.

C’est avec son premier long-métrage, l’étonnant Creep avec Franka Lola Potente, que Chistopher Smith a fait son entrée remarquée dans le cinéma de genre contemporain. Second outrage à son actif, Severance est une œuvre étrange, consciemment atypique façon Cabin Fever, bancale et amusante. L’influence du premier film de sieur Eli Roth, qui a semble-t-il réussi à transformer l’Europe de l’est en vivier moderne du survival, se ressent particulièrement tout au long de Severance. Particulièrement arythmique, le film traine sur la première moitié pour permettre au cinéaste de donner corps aux substances ingérées par Steve, aux fantasmes du chefeton et autres onirismes volontairement constitutifs d’un style. L’attitude pourrait presque énerver, mais Smith parvient à arrêter chaque digression à temps, relançant l’intérêt en jouant habilement de gags hors-champ (la chute imaginée du nerd dans une piscine) autant qu’en matérialisant les élucubrations émises par les protagonistes, qui répondent de façon presque omnisciente aux questions que le spectateur se pose, autant qu’à leurs propres vraies-fausses pistes (la présence d’un ours brun dans les parages, l’histoire de l’ancien asile racontée façon Nosferatu ou encore le mythe des infirmières nymphomanes et lesbiennes).

Du coup, la crainte de la violence, bien que susurrée au cours des premières images du film qui jouent déjà d’une peur burlesque, ne s’empare jamais vraiment du spectateur avant que Severance ne se décide à tailler dans le gras. D’un coup de piège à loup, Smith teinte son rire de jaune et de noir, sans jamais se décider à expliciter son petit jeu de massacre. Si l’objectif est flou toutefois, la méthode elle, est radicale, et le réalisateur perd le spectateur dans une violence injustifiée comme s’il faisait partie des traqués, ne comprenant jamais vraiment le pourquoi mais de plus en plus à même, par la progression du comment, à sentir la douleur venir. C’est rigolo ET ça fait mal. C’est ça qui est bon.

Le manque de sérieux cinématographique de Severance joue finalement très largement en sa faveur. A l’inverse d’un Hostel qui aurait bénéficié d’un peu plus de second degré pour faire ressortir sa prétendue brutalité, le jeu de contre pied assumé avec insolence par Christopher Smith fonctionne globalement de bout en bout. Deux plaisirs sont à souligner pour les fétichistes qui se respectent : Severance est l’occasion de revoir Danny Dyer en prendre plein la gueule après (avant en fait, mais qu’importe) le Straightheads de Dan Reed [1], mais aussi de profiter de la magnifique Laura Harris (Dead Like Me), fantastique en vrai-faux garçon manqué peu enclin à l’hésitation quand il s’agit de manier le fusil. Rien que pour elle, Severance vaut le voyage chez ces rednecks d’un nouvel ordre mondial que ne renierait pas Maurice G. Dantec, prétexte à la réécriture faussement géopolitique de tout un pan du cinéma post-Délivrance.

Akatomy | 24.04.2008 | Hors-Asie

Severance est sorti en salles en France il y a un bail, le 18 octobre 2006 très exactement, et peut désormais être à vous en DVD pour une somme modique.

[1Récemment sorti chez nous en DTV sous le titre Traque sanglante.

UK | 2006 | Un film de Christopher Smith | Avec Danny Dyer, Laura Harris, Tim McInnerny, Toby Stephens, Claudie Blakley, Andy Nyman, Babou Ceesay, David Gilliam, Juli Drajkó, Sandor Boros, Judit Viktor, Matthew Baker
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