Sex is no laughing matter

Au pays du Lolicon [1], la liaison amoureuse entre une femme d’âge mûr et un jeune étudiant peut paraître incongrue, tant cette représentation à l’écran est inhabituelle. D’ordinaire, le jeune mâle aura tôt fait de qualifier cette dernière d’obasan [2] quand ce n’est pas pour l’affronter directement, comme dans la comédie satirique intergénérationnelle absurdement violente de Tetsuo Shinohara Showa Kayo Daizenshu (2003).

Comme ce fût le cas dans Yurisai (2001) de Sachi Hamano qui bousculait déjà les mœurs contemporaines en traitant de la sexualité du troisième âge, on doit également à une femme, la jeune réalisatrice Nami Iguchi, la description d’une relation contre nature. Cette fois il s’agit de la liaison entre Mirume, un jeune étudiant de dix-neuf ans (Ken’ichi Matsuyama) et Yuri (Hiromi Nagasaku), un professeur de lithographie sur les rives de la quarantaine. Ce parti pris audacieux démontre une volonté manifeste d’aller contre les conventions sociales formatant les rapports amoureux, tout autant qu’une liberté de ton prise avec le roman primé de Nao-Cola Yamazaki dont l’œuvre est l’adaptation.

S’il est certes rebattu de parler de sensibilité féminine, force est de constater que Sex is no laughing matter décrypte avec acuité, finesse et non sans un humour décalé l’écheveau des sentiments de cette romance tripartite, voyant la jeune et délicieuse En-chan, interprétée avec justesse par une Yû Aoi (Welcome to the Quiet Room, Hana and Alice) en garçon manqué à la charmante timidité, tenter de se glisser entre la flamme passionnée des deux tourtereaux. Le thème du trio amoureux, semble d’ailleurs servir de fil conducteur à l’œuvre bourgeonnante de la cinéaste. Inuneko (2004), adaptation de son propre court métrage éponyme (2001), décrivait déjà avec humour les tensions sentimentales animant deux femmes partageant le même amour. Ce premier opus récompensé du prix Fipresci 2004 du Festival de Turin nous offrait déjà la promesse d’un auteur en devenir.

Avec Sex is no laughing matter Nami Iguchi poursuit l’autopsie sentimentale de ses personnages empreints d’une vérité touchante tout autant que d’attachantes faiblesses. Loin d’être des marginaux, nos trois étudiants semblent pourtant désœuvrés et en manque de repères. Leur maladresse sentimentale, parfois désarmante, comme l’incapacité de En-chan à avouer ses sentiments pour Mirume les rend pourtant touchants. Yuri, plus volontaire dans la prise en charge de son désir, n’en est pas moins en situation d’échec elle aussi. Après avoir tenté sa chance à Tokyo, elle se retrouve professeur remplaçante dans le lycée d’une petite ville de province.

Le spectateur est alors entraîné loin du tumulte urbain auquel il est habituellement confronté dans le cinéma contemporain japonais. Cet éloignement vers la province s’accompagne d’une respiration ample et d’un rythme lent qu’épousent les splendides images façonnées par la caméra d’Akihiko Suzuki. L’auteur employant ici de longs plans fixes dont les lignes de fuites structurent l’espace froid des extérieurs, tout en apportant un subtil équilibre aux intérieurs décorés par le vénérable Takeo Kimura [3]. Ces intérieurs, dont l’atelier de Yuri, éclairés d’une lumière naturelle douce, dévoilent avec pudeur mais aussi sensualité, l’intimité profonde des personnages. Car davantage que de sexe, dont l’évocation n’est ici qu’elliptique, c’est de l’intime dont la réalisatrice nous parle.

Cette intimité naissante, elle nous la dépeint de façon brillante lors d’un superbe travelling latéral où Yuri, pédalant avec détermination, emmène sur son porte-bagages le jeune Mirume poser chez elle pour la première fois, figurant ainsi symboliquement la position de conductrice qu’elle adopte également dans le champ de sa relation amoureuse. Cette rencontre émaillée de moments drôles et insolites se métamorphose rapidement en passion, puis en dépendance déstabilisante pour le jeune homme. La pudeur et la distance avec laquelle Nami Iguchi filme ces fragments intimes n’empêchent pourtant pas l’érotisme et la sensualité de s’exprimer, comme en témoigne la très belle séquence au cours de laquelle Yuri fait résonner les sons mat de ses baisers adressés avec fougue et malice à son partenaire immobile. L’actrice Hiromi Nagasaku démontrant au passage une maturité de jeu découverte dans Funuke Show Some Love, You Losers ! (2007), sachant ainsi parfaitement altérer son image locale très marquée J-dorama.

La réalisatrice évite soigneusement l’écueil de la tragédie ou du sentimentalisme, et adopte un vérisme apportant profondeur et maturité au traitement psychologique de ses personnages. L’usage de la prise de son en direct et du plan-séquence dilaté de silences évoque un naturalisme “Rohmerien”, pour qui l’auteur ne cache pas son admiration. A cela s’ajoute une liberté d’écriture laissant à l’improvisation sa part créative.

Réflexion sensible, personnelle et actuelle sur l’amour, l’absence et le désir, Sex is no laughing matter s’applique à décrire avec authenticité l’inconstance et la confusion des sentiments humains. D’une singulière fraîcheur et originalité, cette œuvre démontre avec force et réussite qu’une alternative dénuée de compromis reste possible dans un paysage cinématographique de plus en plus aseptisé.

Site internet du film (en japonais) : http://hitoseku.com.
Sex is no laughing matter est disponible en DVD et sans sous-titres chez Happinet Pictures.
Film projeté le 20 novembre 2008 dans le cadre de la 3ème édition du festival Kinotayo.

[1Terme d’origine étrangère issu de la contraction de Lolita Complex, désignant l’attirance sexuelle pour les jeunes adolescentes non encore totalement formées.

[2Littéralement tante, terme général désignant les femmes d’âge mûr.

[3Célèbre décorateur de cinéma et fidèle collaborateur de Seijun Suzuki.

aka Dont Laugh At My Romance - Hito no Sex o Warau na - 人のセックスを笑うな | Japon | 2007 | Un film de Nami Iguchi | Avec Hiromi Nagasaku, Ken’ichi Matsuyama, Yû Aoi, Shûgo Oshinari, Morio Agata, Yôichi Nukumizu, Harudanji Katsura
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