Shamo

Fort de la réussite cinématographique que constituait le noirissime Dog Bite Dog (2006), grand prix Action Asia de l’édition 2007 du film asiatique de Deauville, le réalisateur Soi-Cheang se voit déjà auréolé d’une réputation d’agitateur susceptible d’imprimer un élan salutaire au cinéma d’action made in Hong-Kong, écartelé entre le manque de moyens patent dont souffre l’ex-colonie britannique depuis la crise financière du milieu des années 90, et sa tendance à la célébration des prouesses techniques martiales de Donnie Yen, ou du Kung-Fu parodique d’un Stephen Chow, certes amplement méritée, mais non exclusive à la garantie qualitative d’une oeuvre (voir le récent Dragon Tiger Gate).

C’est donc avec une certaine impatience que le nouvel opus de Soi-Cheang était attendu, d’autant qu’une durée de production étonnamment longue pour un film HK, due en partie aux blessures n’ayant pas épargné l’acteur vedette Shawn Yue, ainsi qu’Annie Liu pendant le tournage, ont retardé son achèvement. Autant l’annoncer sans ambages, si Dog Bite Dog pouvait recueillir une quasi-unanimité - tout du moins de la rédaction -, il en sera tout autre de Shamo, qui oscillera entre rejet violent, et vénération inconditionnelle, selon votre capacité de détachement.

La raison n’est pas étrangère à l’origine du projet, l’adaptation d’un manga japonais, bien que le métrage soit scénarisé par le brillant et fidèle Szeto Kam-Yuen (Dog Bite Dog, Love Battlefield, SPL), collaborateur occasionnel de Johnnie To. En effet, la douche froide de Dragon Tiger Gate suffisait à aiguiser notre crainte en matière de transposition de mangas sur grand écran, à fortiori lorsqu’il s’agit d’une série toujours en cours, et comportant près de vingt-cinq volumes. Car Shamo se veut l’adaptation à l’écran de la série éponyme [1] créée en 1998 par le scénariste et réalisateur japonais Izo Hashimoto [2].

Cette série culte, mélangeant allègrement le manga d’action à la sauce arts martiaux, et la satire socio-politique, nous conte le cheminement du jeune Ryô Narushima, lycéen de bonne famille âgé d’à peine seize ans qui, après avoir assassiné ses propres parents, se retrouve en maison de redressement, pour finir par la suite sur le ring du Tokyo-Dôme à combattre pour le titre du “Lethal Fight”, championnat modelé sur le populaire K-1 [3], à moins que ce ne soit sur celui du “Free Fight” et ses règles plus laxistes.

Nul doute que le principal écueil à franchir pour un tel projet s’avère celui du scénario, dont l’ambition irréaliste d’opérer une synthèse sur une série de cette envergure oblige Szeto Kam-Yuen à adopter une logique narrative propre à l’esprit du film, celle de l’anti-logique et de l’exubérance excessive. Autant donc désamorcer les critiques qui ne manqueront pas de relever les aberrations tout autant que les raccourcis éhontés, tels que l’apprentissage du jeune Ryô (Shawn Yue) passant d’un chétif adolescent timide à un expansif expert de Karaté en moins de deux ans de temps diégétique, et en moins de dix minutes de temps optique !

Vous l’aurez donc compris, Shamo ne respecte rien. Ni règles, ni traditions. Que se soit la vraisemblance des situations, la traditionnelle morale des arts-martiaux (on y prône tout de même l’usage de stéroïdes !), la crédibilité des personnages à l’exubérance manifeste, en passant par le parcours d’apprentissage, thème classique par excellence du genre, jusqu’au réalisme des combats, tout est porté vers l’excès, traduisant l’hyper-violence d’un manga ou d’une culture du jeu vidéo de baston. Et ne vous en déplaise, c’est justement ce qui fait la force et la claque monumentale que constitue la vision de Shamo. Un avertissement donc aux amoureux des films old-school, car même l’esthétique moderniste apparente d’un SPL paraîtra terne en comparaison de cet ahurissante débauche d’agressivité spectaculaire au stylisme bariolé.

Si l’animalité viscérale de Dog Bite Dog s’inscrivait dans la contextualisation d’un Hong-Kong à la quiétude menacée (thématique récurrente post-rétrocession), Shamo s’inscrit hors de toute frontières et de toute autorité étatique apparente. Son post-modernisme visuel transfigure littéralement cet épique combat auto-destructeur pour une reconnaissance de la vérité, celle qui se cache derrière le parricide commis par Ryô. Soi-Cheang dépouille son récit de toute références nationales marquées - un certain nombre de scènes du film sont d’ailleurs tournées en Thaïlande -, même si le championnat de “Lethal Fight” pré-suppose un déroulement sur le sol japonais. Même l’autorité : la police, au coeur de Dog Bite Dog a disparu. Seules quelques scènes montrant l’arrestation médiatisée du jeune Ryô en préambule du métrage impliquent son existence. A partir de son entrée en maison de correction, l’autorité judiciaire laisse la place à un monde sans loi, ou plutôt à celui de la loi de la rue, celle du plus fort, signe d’une perte de repères et d’une régression opérée à travers la violence par l’anti-héros.

Cette violence, même si elle est théâtralisée à outrance par la majestueuse mise en scène de Soi-Cheang qui imprime un véritable style visuel à son métrage, n’en est pas moins ressentie avec autant d’impact que celle animale de Dog Bite Dog. La violence dont est à l’origine Ryô, celui-ci va ensuite la subir - l’épisode du viol en maison de correction étant assez gratiné -, puis il va s’en nourrir, avant que celle-ci ne devienne le moteur de sa vie. Car c’est dans son nihilisme auto-destructeur que Ryô puise sa force et parvient à défaire des adversaires plus forts physiquement. Son animalité, signe de sa régression, est son seul atout, rejoignant symboliquement le personnage du tueur de Dog Bite Dog.

Shamo présente aussi d’autres similitudes au précédent opus du cinéaste dans l’approche d’une sous-intrigue, dont l’équilibre s’avère toujours délicat à trouver dans son traitement. Tout comme le tueur et le policier Wai, Ryô est victime de la destruction du lien familial, ici on ne peut plus brutale, car il en est à l’origine même. Cette faillite du lien familial à peine esquissée qui sous-tend l’oeuvre est sous exploitée, fruit du compromis nécessaire au maintien d’un rythme soutenu. Soi-Cheang réutilisant au passage le personnage de la jeune traumatisée victime d’abus sexuels, toujours interprétée par la ravissante Pei-Pei.

Si le cinéaste a volontairement privilégié la forme et le rythme du récit, ce n’est pas pour autant pour en occulter complètement le fond, celui d’une critique de la société du spectacle et des dérives marchandes et spectaculaires des arts martiaux, dont celle du K-1 est emblématique. C’est par la médiatisation de son crime que Ryô se retrouve marginalisé dans la société, obligé de se prostituer. Et c’est encore par un écran de diffusion que celui-ci contemple son humiliation publique après la rixe survenue dans les travées du ring, sans oublier les stratégies calculatrices du patron du “Lethal Fight”, interprété par le légendaire revenant The Beast “Bruce” Leung Siu-Lung, intrumentalisant la mort anticipée de son nouveau poulain.

Parfois trash - voire Shawn Yue réduit à se prostituer pour d’obèses rombières afin de survivre -, tantôt lumineux - la séquence à la nonchalance non dénuée d’humour de l’énorme Francis Ng en maître de Karaté picoleur qui demande à Ryô de trancher la lune - ou iconoclaste - l’usage de stéroïdes encouragée par le maître - ou parfois pathétique - la déchéance du jeune Ryô... Shamo est tout cela à la fois. D’une richesse visuelle jamais clinquante, ni kitsch, pourtant portée sur les chromatismes, chaque scène de la pellicule possède une esthétique propre et travaillée , qui concourt à la réussite du métrage.

Moins accessible que Dog Bite Dog, Shamo décontenancera plus d’un spectateur et c’est tant mieux, car l’oeuvre est aussi symptomatique d’une interculturalité qui nourrit le cinéma asiatique contemporain. Le crise du cinéma Hong-Kongais a poussé ses producteurs à chercher des sources de financement extérieurs. Du grand-frère et tuteur chinois, en passant par la Corée et le Japon, ces participations ont non seulement accéléré la globalisation d’un cinéma qui s’est toujours nourri de la culture de l’exile, mais ont également permis le développement d’une interculturalité toujours plus présente et revendiquée par des cinéastes aussi divers que Wong Kar-wai ou Takashi Miike.

Cet aspect dont l’origine se situe souvent sur la base de considérations financières produit pourtant des répercussions non anodines dans les oeuvres en question. Mélanges d’acteurs d’origines différentes, lieux de tournages, ou encore thématiques, concourent à bousculer les codes et la nature même d’un cinéma national. Shamo représente à ce titre une étape supplémentaire franchie par Soi-Cheang, depuis Dog Bite Dog et son exploitation schématique de l’origine Cambodgienne du tueur venu sur le sol Hong-Kongais semer une violence jusque là inconnue.

Fruit d’une co-production japonaise, entre la société de Sam Leong Same Way Production, et Art Port [4], Shamo se révèle hybride dans son contenu même. S’il se revendique comme une oeuvre de l’ex-colonie, il en incorpore néanmoins plus d’un trait de la culture japonaise, dont le manga d’origine est constitué. La psychologie de Ryô penche volontiers vers le modèle de l’anti-héro à la japonaise. En outre, la séquence où il se retrouve battu, son pantalon baissé, fait aussi appel aux codes de représentation de la culture de l’humiliation, présente au Japon. Dans son approche iconoclaste des arts-martiaux, on peut voir dans Shamo la dérision d’une époque dont une jeunesse marginalisée et sans repères cherche à trouver sa voie. Ici, davantage que d’une vengeance, il s’agit avant tout du respect et de la dignité perdue que Ryô souhaite retrouver, tout autant que la compréhension de sa soeur, face à son geste désespéré.

L’hétérogénéité s’exprime également dans un casting des plus hétéroclites. Outre les combattants, dont le kickboxer japonais Masato (Lethal Ninja), on trouve le grand Ryo Ishibashi en gardien de prison auquel le doublage cantonnais fait des misères, les Taïwanais Dylan Kuo et la jolie Terri Kwan Wing (Turn Left Turn Right) kidnappée par Ryô pour provoquer Sugawara (Masato), sans oublier l’improbable Francis Ng en instructeur de Karaté, ayant tenté par le passé d’assassiner un premier ministre ! Mais alors que dire de Shawn Yue, trouvant ici un rôle qui ne manquera pas d’accroître le nombre de ses fans nippons déjà nombreux depuis Inital D, ayant pour l’occasion troqué son brushing Jean-Louis David de Dragon Tiger Gate et son nunchaku en plastique, pour une coupe façon danseur de Tecktonik à la teinture albinos, revêtu d’un blouson à capuche au style Boyz’n the Hood avec en imprimé... la tronche d’Ekin Cheng (si, si, je vous assure c’est pas une blague) !

Alors si après cela vous prenez toujours Shamo au premier degré on ne peux plus rien pour vous. L’audace du cinéaste se révèlant payante. Film intense, vicieux et foncièrement anti-rédempteur, faisant avant tout appel au ressenti individuel du spectateur qu’à sa logique cartésienne, Shamo est une bombe visuelle qui vous agressera les sens, et dont la vision vous laissera perplexe et exsangue.

Shamo a été présenté en compétition dans la sélection Action Asia de la dixième édition du Festival du film asiatique de Deauville (2008). Le film est prévu pour une sortie française en DVD Z2 chez CTV le 5 juin 2008.

Site officiel du film (en japonais)

[1Série dessiné par Akio Tanaka dont les dix-neuf premiers volumes sont parus au Japon chez Futabasha, les éditions Kodansha ayant pris la suite à partir du vingtième.

[2Outre la série culte Shamo, publiée en france par l’éditeur Delcourt-Akata depuis 2003 (19 volumes parus à ce jour), Hashimoto a notamment cosigné avec Katsuhiro Otomo le scénario de l’anime Akira. Ses faits d’armes en tant que réalisateur étant le très singulier Evil Dead Trap 2 (1991), sans oublier l’abjecte Shiroi kabe no kekkon (1989) considéré souvent à tort comme une contribution à la série des Guinea Pig.

[3Organisation sportive très populaire au Japon, faisant la promotion d’une forme ultime de Kick Boxing dont la structure de promotion rivalise avec celle de la boxe anglaise aux Etats-Unis. Elle prend naissance en 1980 quand le maître japonais de karaté Kazuyoshi Ishii fonde l’école Seidokan à Osaka au Japon.

[4Société de production japonaise dirigée par Junichi Matsushita, ayant à son actif une trentaine de productions, très active sur le marché du direct to video nippon, de Kekko Kamen à la série des Perfect Education (dont Sam Leong signa d’ailleurs le troisième opus), elle a depuis quelques années concentré ses effort sur Hong-Kong à travers notamment son partenariat avec Same Way Production, produisant notamment Dog Bite Dog, Bruce Lee in G.O.D., ou encore Color of Pain. Elle vient par ailleurs de co-produire le très attendu Sasori (2008) de Jo Ma avec Miki Mizuno, remake du cultissime et emblématique chef d’oeuvre de l’exploit nippone.

aka Coq de combat - 軍雞 | Hong Kong | 2007 | Un film de Soi-Cheang Pou-Soi | D’après un manga de Izo Hashimoto | Avec Shawn Yue Man Lok, Annie Liu Sum Yau, Francis Ng Chun-Yu, Bruce Leung Siu Lung, Dylan Kuo Pin Chao, Takuya Suzuki, Ryo Ishibashi, Masato, Terri Kwan Wing, Pei Pei
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
Désirs volés
The Bodyguard
Le Retour
Chatroom
The Japanese Wife Next Door
Never Let Me Go
Prisoner Maria the Movie
Je ne peux pas vivre sans toi
Poseidon
Kazuhiro Soda : Théâtre 1 / Théâtre 2
The Era of Vampires
Sweeney Todd : The Demon Barber of Fleet Street
Escape From Hong Kong Island
Yanmama Gambler
Tales from the Crapper
Love Actually
Le Pensionnat
Le Mystère de la chambre jaune
Tony Takitani
Black Blood
Sayonara Midori-Chan
The Big Boss
Assassination
Le Cimetière de la Morale
Oboreru Sakana
Banlieue 13