Shara

Du non-dit nait l’émotion.

De temps en temps, un peu trop rarement à mon goût, il est un film qui vous accroche dès les premiers plans et ne vous libère qu’une fois le générique terminé, qui vient toucher les contrés les plus profondes de votre être. Shara fait partie de cette classe d’exception. Et pour s’en convaincre, il suffit d’observer la première séquence qui, d’une simplicité époustouflante, distille avec finesse et intelligence toutes les informations nécessaires à la compréhension de ce qui va suivre.

Le film s’ouvre dans une pénombre inquiétante. Les seuls sons qui nous parviennent sont un bourdonnement estival et le tintement régulier provenant d’un temple que l’on devine très proche. Guidée par la voix de deux enfants jouant ensemble, la caméra cahin-caha, se déplace lentement vers la lumière, nous permettant ainsi de découvrir l’intérieur de la cour d’une petite maison japonaise. Shun et Kei sont jumeaux. Timidement, nous nous approchons d’eux. Ils ont les mains dans une bassine remplie d’eau lorsque soudainement Kei se lève, crie « Shun ! » et se lance à l’assaut de l’extérieur. Nous sommes éblouis par la lumière ambiante. « Où tu vas ? » - « J’en sais rien ». Tel un jeu de mime, Shun empreinte en courant les mêmes trajectoires, les même pas que son frère, mais cinq ou six mètres derrière. Nous les suivons ainsi à travers ce quartier de Nara, jusqu’au moment où Kei se jette dans une ruelle latérale. Lorsque Shun dépasse le coin à son tour nous sommes sur ses talons, mais son frère s’est volatilisé aussi étrangement qu’aucune issue, qu’aucune cachette ne lui aurait permis de disparaitre aussi rapidement.

La force du drame humain qui vient de se tisser sous nos yeux, qui en soi est suffisant pour amorcer une histoire passionnante, est accentuée par la violence de sa soudaineté et par cette subtile touche de fantastique, la seule du film. Les dés sont jetés, la vie de Shun et de ses parents vient de basculer en un instant. Ils vont devoir à présent préparer leur deuil et continuer de vivre, malgré l’absence de dépouille. 5 ans plus tard, Shun est devenu un adolescent mutique dont la peinture semble la seule source d’expression.

La réalisatrice, Naomi Kawase, vient du documentaire et ça se sent. Une mise une scène d’une sobriété exemplaire, des plans étirés qui permettent à la vie de se dérouler tranquillement sous nos yeux, peu de dialogues, pas d’esthétisme gratuit, bref un style épuré qui renforce la portée de ses propos. La caméra reste sur les personnages, prête à capter la plus petite perturbation, la plus profonde émotion dont on sait les japonais plutôt avares. Nous sommes à des années-lumière de notre cinéma occidental et de la manière dont la tristesse, la haine ou encore l’amour nous sont parfois assénés. Non, pas de ça ici, Naomi Kawase garde une certaine distance, mélange de pudeur et d’honnêteté, et lorsque la famille apprend la découverte du corps de Kei, le tsunami de souffrance qui les emporte, sans pleurs ou cris exagérés, sans accolades ou phrases chocs, ne s’exprime qu’à travers un long plan où, spectateurs, nous ne pouvons qu’être déchirés.

Ce style dénué de superficialité fonctionne également parfaitement dans la seconde partie du film, celle qui incarne la renaissance. Yu, amie de classe et voisine de Shun, apprend par sa mère que cette dernière n’est en fait que sa tante, et que son vrai père à disparu il y a longtemps. Là encore un seul plan séquence caméra à l’épaule suffit, tout se passe de manière simple et inattendue. La réaction quasi nulle de Yu face à cette révélation appuie une nouvelle fois le fait que, dans cette histoire, tout est intériorisé et que c’est au spectateur d’aller chercher les émotions à travers les visages souvent peu expressifs des comédiens. Et pour ça, merci à Naomi Kawase de ne pas nous servir les choses comme si nous étions des petits enfants incapable de les comprendre et de les ressentir par nous même.

Il y a aussi cette histoire d’amour entre Shun et Yu, que l’on devine rapidement grâce à la présence de microscopiques indices, et qui arrivera finalement sans renfort de tambours, sans un mot, simplement, dans l’ombre bienveillante du temple. Pas besoin d’un amour impossible pour nous toucher, juste deux êtres blessés par la vie et en quête de repères.

Ce film renferme dans son sein d’autres scènes magnifiques qui valent à elles seules le détour.
Alors, oui la caméra n’est pas très stable et peut donner mal à la tête à certains, oui le film peut paraitre un peu long à d’autres, oui le « Deus ex-machina » inversé du début peut en dérouter plus d’un – il m’a fallu un peu de temps pour essayer de faire preuve d’objectivité et chercher ce qui pourrait déplaire - mais devant tant d’efficacité et de sobriété, je ne peux que m’incliner et saluer la performance artistique de Naomi Kawase, qui tient aussi admirablement le rôle de la mère de Shun.

Fare | 28.01.2010 | Japon

Présenté en 2003 à Cannes en compétition officielle, Shara est sorti sur les écrans français le 31 mars de l’année suivante. Il est disponible en DVD, entre autres, dans la collection Asian Films. Je vous déconseille la version la moins chère, paru chez Aventi, qui est de piètre qualité.

aka Sharasojyu - 沙羅双樹 | Japon | 2003 | Un film de Naomi Kawase | Avec Kohei Fukunaga, Yuka Hyodo, Naomi Kawase, Katsuhisa Namase, Kanako Higuchi, Kazumi Shibata
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