Sleepless Night

Cyniques, nous pourrions presque dire qu’en évoquant la perméabilité de son film au rêve en préambule de la projection de Sleepless Night en compétition au Festival des 3 Continents, le réalisateur Jang Kun-jae a artificiellement gonflé la valeur de son œuvre. En effet, en incitant le spectateur à identifier trois séquences oniriques dans les 65 minutes qui composent le métrage, Jang oriente la vision de son film, force une attention que ce récit autobiographique ne mérite à mon sens pas vraiment.

Marchant dans les pas d’un Hong Sang-soo qui aurait définitivement délaissé l’apparat cinématographique dans sa sempiternelle redite des relations hommes-femme, pour se concentrer sur sa non-substantifique moelle de l’anodin, le jeune réalisateur met en scène sa propre réalité de couple, au travers de l’intimité sans emphase, et de l’expression des doutes, craintes et interrogations - sur le couple, la parenté et le professionnel - que l’on explore tous d’une façon ou d’une autre en éveil autant qu’au cours du sommeil paradoxal.

Voisin de chambrée de Memories Look at Me de la chinoise Song Fang, qui reconstituait lui aussi en compétition l’intimité familiale dans une radicalité tout de même plus intéressante, on pourrait dire de Sleepless Night qu’il échoue, dans sa relation au spectateur, là-même où il remplit indéniablement son objectif. Jang Kun-jae s’est mis en tête de retranscrire fidèlement la dynamique justement souvent dénuée de dynamisme de la majorité des couples de par le monde, coréens ou non, d’exprimer à l’écran des échanges et introspections dans lesquels nous pouvons tous, à compter d’un certain âge, nous reconnaitre. Sommes-nous prêts à avoir un enfant ? Notre relation est-elle plus équilibrée que celle d’autres couples ? Nous affirmons-nous suffisamment dans notre travail, ou sommes-nous en mesure de le faire ?

Et il faut reconnaître que Jang Kun-jae fait bien son travail : la mise en scène est irréprochable, les acteurs justes, l’intimité – charnelle notamment – parfaitement crédible. Même sa morale sur ces petits rien ou évènements négatifs, qui donnent une direction pleine de possibles à nos quotidiens, est pertinente ; mais, dans sa tonalité volontairement anodine, elle contribue à trop ancrer Sleepless Night dans la restitution du non-exceptionnel. Même l’onirique y puise, avec une restreinte à la fois appropriée et dommageable, dans le réel.

Certains diront que c’est là justement que l’œuvre devient d’exception, en décalage avec une tendance contemporaine à la sur-réalisation, avec une belle conscience de soi et de l’autre. Mais je trouve pour ma part qu’à force d’être juste et restreint, Sleepless Night sombre dans l’anecdote. Et s’il n’est pas critiquable en l’état, si l’on peut lui reconnaître l’atteinte de ses objectifs cinématographiques, il ne mérite en rien une Mention spéciale dans une édition 2012 du Festival des 3 Continents riche en films autrement plus marquants.

Sleepless Night a été présenté lors de l’édition 2012 du Festival des 3 Continents (Nantes), en compétition officielle, où il a remporté une Mention spéciale.

aka Jam mot deuneun bam | Corée du Sud | 2012 | Un film de Jang Kun-jae | Avec Kim Ju-ryoung, Kim Soo-hyeon
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