Slice

Alors que Slice s’ouvre sur l’image mystérieuse d’une valise écarlate offerte à la mer, Kongkiat Komesiri s’enfonce d’emblée dans le malaise par le biais de plusieurs esquisses sordides, du meurtre exacerbé à la pédophilie, en passant par la crasse de l’univers carcéral. Tandis que la police découvre un corps décomposé, fourré de ses propres parties génitales, dans cette valise qu’ont ouverte deux enfants, Tai purge sa peine sans regrets, faisant l’inquiétude de son amie Noi. Tai, flic wannabe qui met ses rêves, sa gâchette et ses lames au service de la corruption du détective Chin, ne parvient, même derrière les barreaux, à se soustraire au commandement de ce dernier. Hanté depuis vingt ans par un souvenir, incomplet, de valise rouge, de violence et de mort, le jeune tueur à gages pense que l’un de ses amis d’enfance pourrait être derrière les crimes, qui se multiplient autour de l’émasculation et la condamnation d’une sexualité, contre nature ou trop expansive. Lorsque le fils d’un ministre est assassiné à son tour, Chin décide de sortir Tai de prison pour qu’il retrouve la trace de l’insolent assassin drapé de rouge...

Si la plume de Wisit Sasanatieng est la première à avoir fait couler le sang de Slice – l’auteur des Larmes du Tigre Noir et Citizen Dog en ayant signé l’histoire – c’est celle de Kongkiat Komesiri qui l’a étalé à l’échelle d’un scénario à même de défier le tout jeune système de classification thaïlandais. Et il n’est pas nécessaire de s’asseoir devant plus de dix minutes du film pour comprendre que Slice n’a pas usurpé sa classification 18+ : Komesiri, qui s’est déjà illustré dans une certaine démarche graphique au détour de la réalisation, collégiale, de Art of the Devil 2, enchaîne les meurtres avec force détails, alternant la froideur d’exécutions plein écran à l’arme blanche, et la chaleur bigarrée d’un gunfight baignant dans un onirisme grotesque, où les membres d’une orgie de backroom sont déchiquetés par la poudre. Alors que le schéma humain, d’exploitation et de violence, de Slice se met en place entre les exactions de son tueur en imperméable rouge vif, autour de Tai et du détestable Chin, le film s’épanche, par quelques clichés post-mortem, dans une posture médico-légale hardcore, sans oublier de capter le regard, terrifié et terrifiant, de l’enfance meurtrie. Gloups.

Pourtant, Slice va rapidement délaisser cette virtuosité éreintante dans la violence, ainsi que ses déclinaisons de rouge, pour jouer son investigation, à la manière d’un Naoki Urasawa nihiliste, dans le souvenir de l’enfance de Tai, et de sa relation déséquilibrée avec le jeune Nut, tour à tour ami et victime. Victime de Tai, par le biais des camarades de ce dernier, petites frappes qui exploitent son désir d’appartenance pour violenter Nut par procuration, mais aussi de son père alcoolique ; figure d’autorité parmi d’autres dans le film, pour lesquelles la punition semble obligatoirement passer par l’outrage sexuel. Komesiri plonge Slice dans un déséquilibre narratif volontaire, qui occulte presque intégralement le présent pour se concentrer sur sa genèse, dans un mélange déconcertant de nostalgie bienveillante et de déliquescence sociale. La violence des adultes s’y construit dans l’exploitation et la destruction de l’enfance.

Slice n’est donc pas à proprement parler une enquête policière, mais un puzzle d’ignominie qui, à sa façon, lorgne bien plus vers le Tell Me Something de Jang Yun-Hyeon que vers le Se7en auquel sa promotion l’assimile. Sa propension au twist, Slice la met au service de la cohérence de sa violence plutôt que de sa narration ; une violence qui n’est pas réflexion ou manifeste, mais simplement héritée : amicale, familiale, sociale, inexorable. Kongkiat Komesiri renoue dans les derniers instants du film avec une brutalité à la fois esthétique et crue ; elle-même suffisamment contrastée, dans ses excès ahurissants, pour supporter la cohabitation d’un mélodrame éminemment asiatique, potentiellement déplacé. Slice n’est ainsi pas sans faiblesses, notamment au niveau de l’interprétation, mais il possède une force redoutable – et ô combien critique de sa propre culture – qui transcende aisément ses abus et déséquilibres. Une gifle d’autant plus remarquable que le film trimballe son attitude marginale dans un cinéma dont la perception reste, étonnamment, mainstream ; une impression contradictoire que confirme son omniprésence lors de l’édition 2010 des Thailand National Film Awards, où il a été nominé dans quatorze catégories sur seize. Trois prix « seulement » l’ont récompensé ; ce qui reste suffisant pour entériner la démarche, polymorphe et radicale, de Kongkiat Komesiri.

Akatomy | 3.02.2011 | Thaïlande

Slice est sorti en DVD et Blu-ray chez Wild Side le 2 février 2010, dans un transfrt qui fait honneur à son sens particulier de l’esthétique.
Remerciements à Benjamin Gaessler.

aka Cheun – เฉือน | Thaïlande | 2010 | Un film de Kongkiat Komesiri | Avec Arak Amornsupasiri, Jessica Pasaphan, Chatchai Plengpanich, Sikarin Polyong, Artthapan Poolsawad, Sonthaya Chitmanee
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