Sous les drapeaux, l’enfer

24, 25 et 26 août. En l’espace de trois jours, grâce à l’Etrange Festival, trois films de Kinji Fukasaku, dont je n’avais jamais rien vu d’autre que l’excellentissime Battle Royale. Sous les drapeaux l’enfer, le célèbre Le Lézard noir et Le Cimetière de la Morale. Les trois ont été autant de claques (et, à l’heure où j’écris ces lignes, il en viendra encore sûrement d’autres), mais Sous les drapeaux l’enfer est pour l’instant celui que je préfère, en dépit du fait qu’il soit considéré comme un film très "à part" dans la filmographie foisonnante de son réalisateur. Pour l’occasion, exit les yakuzas, exit le kitsch, bonjour la véritable violence. Bienvenue sous les drapeaux.

Adapté d’un roman de Yuki Shoji par Fukasaku lui-même assisté de Norio Osada et de Kaneto Shindo (l’auteur-réalisateur de l’incroyable Onibaba), Sous les drapeaux, l’enfer met en scène la quête désespérée de la veuve d’un officier japonais exécuté à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale pour désertion. Alors qu’elle tente d’obtenir, 26 ans après, les témoignages nécessaires non seulement à l’obtention d’une pension du gouvernement pour elle et sa fille, mais aussi à la paix de l’âme de son mari et de la sienne, elle est confrontée aux récits contradictoires de survivants ayant connu le soldat - avant de découvrir l’honteuse vérité...

Témoignage passionnant des conditions de vie des soldats japonais pendant la dernière guerre, Sous les drapeaux, l’enfer est avant tout un film anti-militariste d’une puissance rare et parfaitement orchestrée. Construit autour du rythme de la compréhension du personnage féminin principal, le film nourrit, grâce aux différents témoignages qui constituent autant de points de vue, un crescendo de violence dont on ne peut apprécier l’horrible absurdité qu’une fois toutes les pièces du puzzle mises en place.
Ici, l’intrigue autour du véritable motif de l’exécution du soit-disant déserteur n’est qu’un prétexte pour dévoiler la réalité de la guerre, et surtout les mensonges hypocrites qui ont suivi la défaite japonaise - que ce soit à échelle personnelle ou gouvernementale. Sous les drapeaux, l’enfer dresse le portrait d’une nation obsédée par l’idée d’un monde meilleur, qui en vient à entrer en guerre contre elle-même - y compris une fois les affrontements terminés - dans le but de justifier ses agissements ou, au contraire, de les dissimuler.

Pour parvenir à son but, Fukasaku fait preuve d’une maîtrise de la mise en scène qui laisse pantois : changements de supports (film/ documentaire/ photos d’archive), passage du noir et blanc à la couleur (et inversement) au sein d’un même présent de narration, arrêts sur images qui ont pour effet d’accélérer l’action plutôt que de la figer... Tous ces artifices parfaitement maîtrisés, joints à ce sens instinctif du cadrage qui se dégage de tous les films que nous avons pu voir jusqu’à présent (le maintien de la diagonale au cours de bon nombre de séquences filmées à l’épaule est tout simplement hallucinant), entraînent le film vers des sommets d’intensité rarement atteint dans le traitement de la guerre, aussi bien au Japon qu’en Occident. La scène de la véritable explication du crime commis par le protagoniste est une illustration de cette maîtrise de la mise en scène. Dans sa violence et son illogisme, elle rappelle la fin explicative de L’échelle de Jacob, seul succès (incontesté) de la carrière du tâcheron Adrian Lyne.

Tableau d’une noirceur épouvantable, Sous les drapeaux, l’enfer est un film pertinent, manipulateur et pourtant en même temps tellement honnête que sa vision en devient douloureuse. Pas étonnant que le public japonais ait boudé ce chef-d’œuvre miroir qui a su s’affranchir complètement, une fois la narration trompeuse achevée, de tout effet de déformation...

aka Gunki Hatameku Moto Ni | Japon | 1972 | Un film de Kinji Fukasaku | Avec Hidari Sachiko, Tanba Tetsuro, Mitani Noboru
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