State of Grace

"Etat de grâce : Période d’euphorie où tout semble favorale." (Le Robert)

Il y a toujours eu, dans tout ce qui a trait au cinéma, des évènements propres à nous laisser perplexes. Comment Six String Samurai peut-il rester adulé uniquement par quelques privilégiés ? Pourquoi l’œuvre de Philip Ridley reste-t-elle inconnue du grand public ? Comment l’adaptation "live" de Spawn a-t-elle bien pu voir le jour ? Pourquoi Renny Harlin est-il à ce point méprisé de tous ? La haîne pro-active de l’équipe de Mad Movies pour Takashi Miike est-elle vraiment raisonnable ? Plus sérieusement, comment un film avec Sean Penn, Gary Oldman, Ed Harris, Robin Wright et John Turturro peut-il demeurer ignoré du plus grand nombre ?

Pour ce dernier point en tout cas (chaque croisade en son temps), ça ne peut plus durer, car ce film existe bel et bien ; il s’agit de State of Grace (Les Anges de la nuit en VF), un film réalisé en 1990 par Phil Joanou d’après un scénario de Dennis "One Shot" McIntyre.

Phil Joanou - ce nom ne vous dit rien ? C’est normal, car hormis l’excellent U2 : Rattle and Hum (1998) et un certain Final Analysis (Sang chaud pour meurtre de sang froid - 1992) avec Richard Gere, Kim Basinger et Uma Thurman, peu de traces de son passage à Hollywood restent aujourd’hui ancrées dans l’esprit des cinéphiles. Et encore : le premier, en tant qu’authentique "rockumentary", a toujours méprisé l’identité de son réalisateur au profit de celle de son illustre sujet ; tandis que le second a fait l’effet (mérité) d’un feu de paille trop glamour pour être honnête. Je ne citerais même pas le dispensable Heaven’s Prisoners, bayou-movie de 1996 avec Alec Baldwin, Kelly Lynch et Eric Roberts (du grand casting Hollywood Night, quand même !)... A première vue donc, l’ignorance de l’existence de State of Grace peut presque paraître excusable. Mais le manque de talent reconnu d’Adrian Lyne a-t-il jamais empêché Jacob’s Ladder (L’Echelle de Jacob - 1990) d’être un immense chef-d’œuvre ?

Terry Noonan (Sean Penn) revient chez lui après plus de dix ans d’absence. "Chez lui", ce sont les rues du quartier irlandais de New York, Hell’s Kitchen. Beaucoup de choses ont changé au cours de ce laps de temps, à commencer par le nom du quartier - Clinton ("On dirait le nom d’un putain de bateau à vapeur"). Les irlandais sans le sou ont été délogés par les Yuppies, leur "condos" et leurs crottes de chien ; restent que les rues sous désormais sous le contrôle de Frankie Flannery (Ed Harris), le grand fère de Jackie (Gary Oldman) et Kathleen (Robin Wright), respectivement meilleur ami et premier amour de Terry.

En fuite après l’assassinat mystérieux de deux petits dealers, Terry renoue contact avec Jackie et tente de rejoindre les rangs de l’organisation de Frankie. Il tombe malheureusement dans une période peu propice à l’intégration, la caractère de chien fou de Jackie rendant difficile le rapprochement entre les mafias italiennes et irlandaises. D’autant que Terry possède un bien lourd secret...

Le film de mafia est un genre cinématographique à part. Avec ses multiples conceptions de la famille (les liens du sang, l’organisation elle-même, une "minorité", un quartier), c’est un genre propice à un développement complet des personnages qu’il met en scène, ainsi que de leur relations ; et par la même beaucoup plus riche que bon nombre d’approches narratives. On pense bien évidemment à la trilogie des Parrain, à quelques Scorsese mythiques, mais aussi au plus récent doublet de James Gray - Little Odessa et The Yards. Paradoxalement, cette richesse - qui se situe en amont, au stade de l’écriture, plus qu’au stade de la mise en images - entraîne souvent un certain classicisme au niveau de la réalisation. Sans doute est-ce pour cela que Casino diffère finalement si peu des Affranchis, par exemple, constituant avant tout un aboutissement de narration scénaristique et visuelle, dans un cadre bien précis. Il en va de même pour The Yards de James Gray, film parfait sans être le moins du monde original.

L’intérêt de cette approche est double : elle privilégie les dialogues et la rigeur du scénario, en même temps qu’elle offre aux acteurs un véritable terrain de jeu. Vous vous doutez bien que, avec un tel casting, State of Grace n’échappe pas à la règle...

Ainsi, au long de ses 144 minutes, le seul chef-d’œuvre de Phil Joanou prend son temps pour exposer ses personnages, leur donner une véritable dimension. Un atout quand le mot-clé de State of Grace est, à tous les niveaux, la trahison : la trahison de Terry envers les siens mais aussi envers lui-même ; celles de Frankie envers sa famille et ses "amis" ; ou encore celles, nombreuses, entre les mafias irlandaises et italiennes - qui rythment la chute de Terry et Jackie, de façon plus ou moins indirecte.

Si Sean Penn s’était déjà fait remarqué à l’affiche de At Close Range (Comme un chien enragé - James Foley /1986), Colors (Dennis Hopper /1988) ou encore Casualties of War (Outrages - Brian De Palma /1989), Gary Oldman n’avait pour ainsi dire en 1990 que sa prestation dans le Sid & Nancy d’Alex Cox (Repo Man) à son actif. C’est donc lui la véritable révélation du film ; pour s’en convaincre, il suffit de voir et revoir la scène où, sans nouvelles de son frangin en négociation avec les italiens, il décide d’aller faire un peu de nettoyage...

Plus vraiment une inconnue après Santa Barbara et le succès du Princess Bride de Rob Reiner (1987), Robin Wright trouve ici son second grand rôle. Elle n’a à mon avis jamais été aussi belle que dans ses pourtant peu nombreuses scènes à l’écran de State of Grace.

Ed Harris enfin, fraîchement sorti du rôle magnifique de Bud dans Abyss (1989) trouve ici l’un des rôles les plus détestables de sa carrière ; il est bien évidemment parfait dans le contre-emploi.

Pour conclure, il faut saluer la réalisation à la fois classique et magnifique de Phil Joanou. Parfaitement au service de ses personnages, elle souligne tour à tour discrètement ou violemment leurs émotions, leurs doutes, leur chute - cette dernière tout particulièrement, puisque le gunfight final reste et restera certainement longtemps l’un des plus précis jamais tourné.

Des questions subsistent, bien sûr, comme savoir comment Phil Joanou a bien pu parvenir à une telle alchimie, à un tel équilibre - le temps d’un seul film, aucune de ses autres réalisations ne portant la moindre trace d’une telle maîtrise. Ou encore pourquoi un scénariste capable d’un tel travail de mise en place, et de dialogues aussi efficaces n’a jamais rien écrit d’autre.

On pourrait finalement être sceptique quant à l’authentique paternité de State of Grace ; on préfèrera douter de la conclusion à laquelle parvient Terry Noonan et penser que, peut-être, l’état de grâce existe bel et bien en ce monde. Ce film en est certainement l’une des preuves les plus tangibles.

Akatomy | 6.02.2003 | Hors-Asie

State of Grace est disponible en DVD zone 1 NTSC chez MGM (bande-son et sous-titres en français, anglais ou espagnol ; le trailer comme unique supplément).

aka Les Anges de la nuit | USA | 1990 | Un film de Phil Joanou | Avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro
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