Steamboy

Steamboy, à voiles et à vapeur.

En Angleterre, au milieu du XIXème siècle, en pleine révolution industrielle, vit un jeune garçon qui s’appelle Ray. Ray est un passionné : il démonte de vieilles machines à vapeur pour mieux les reconstruire, il en invente une à partir de deux, tente de comprendre engrenages et mécaniques... Tout comme son père, le Professeur Lloyd, et son grand-père, vieux patriarche bougon. D’ailleurs, il y a quelques années, ces deux derniers mirent la main sur une invention susceptible de révolutionner le monde : la Steamball, ballon capable de diffuser sans limites de la vapeur à très haute pression. Un objet extraordinaire qui attire les convoitises et les ambitions les plus folles... Mais la Steamball, comme toute chose extraordinaire, est difficile à maitriser. Le père de Ray en fait l’expérience après un essai raté à cause du grand père, alors aveuglé par la puissance de l’objet au dépend de la vie de son propre fils. Mais heureusement pour lui, il ne perd qu’un œil et quelques cheveux...

Suite à cette catastrophe, le grand-père de Ray décide d’arrêter les expériences avec la Steamball, qu’il juge trop dangereuse pour la vie des être humains, incapables de s’en servir. Mais les hommes, quand bien même le danger est grand, sont toujours attirés comme des pies par ce qui brille : le Pr. Lloyd est convaincu de la bienfaisance de la Steamball, tandis que la firme O’Hara, son employeur, veut l’utiliser à ses propres fins, mercantiles et guerrières bien évidemment...

C’est quelques jours avant l’exposition universelle qui se tiendra à Londres, que Ray reçoit l’une des trois Steamballs existantes. Il doit la ramener, d’après les instructions de son grand père, à Robert Stephenson, représentant du Royaume d’Angleterre. Ray ne fera pas le voyage seul. Entre amis, faux semblants et ennemis, il devra choisir.

Steamboy, c’est avant tout une histoire d’ambitions. Celles du monde, d’un pays, d’une firme, d’un homme. De l’homme. Et aussi celle de Katsuhiro Ōtomo, personnage éminent du cinéma d’animation japonais. Ne serait-ce que pour le génial Akira, arrivé dans les années 90 pour tout détruire sur son passage. Une vraie légende pour beaucoup, qui aime faire des films à la juste mesure de son statut.

Sorti en 2004, Steamboy est le fruit d’une longue maturation, d’un travail gargantuesque, ayant monopolisé des centaines de personnes durant plusieurs années, ayant brûlé énormément d’argent (2200M¥, soit près de 18M€...). Le travail pour Ōtomo a commencé dès le triptyque Memories, avec la dernière partie, Cannon Fodder, où il est question de la vie d’une cité entièrement régie par l’entretien de gigantesques canons de guerre. Et difficile de ne pas faire le rapport entre ces deux films, tant la comparaison est évidente et revendiquée par Ōtomo.

Dans Steamboy, il y a tout un rapport entre la science et l’utilisation qui en est faite. La Steamball est une merveille de technologie, que les hommes veulent aliéner afin de faire des armes plus redoutables et plus puissantes. Et par la même, ces armes aliènent l’être humain, qui se retrouve dans des situations ridiculement dangereuses pour l’ensemble de la cité, alors que seule une minorité désire cela. Et cette minorité, qu’Ōtomo décrit largement dans Steamboy, n’est pas autrement composée que d’oligarques ou autres figures censées protéger le pays. Dans Steamboy, comme dans de nombreux autres films par ailleurs, c’est le pouvoir qui gangrène le monde. C’est le pouvoir qui aliène la science. Et c’est l’homme qui, balloté par ses pulsions, construit sa perpétuelle fuite en avant, menant inéluctablement à sa propre destruction.

Comme je l’ai souligné auparavant, cette constante fuite vers la destruction est parsemée d’éléments d’une certaine absurdité. Ōtomo le montre régulièrement dans son film. Par exemple, un VRP, adversaire du royaume de la couronne dans la conquête des Steamballs, démontre la puissance technologique de sa firme en faisant une bataille grandeur nature. Comme si pour montrer que son produit était le meilleur, comme la lessive « Truc » et la lessive « X », on décidait de faire un lavage avec les deux lessives afin de voir quel linge sortirait plus blanc que blanc à la fin, et ainsi démontrer que la lessive « Truc » est la meilleure des meilleures. Ce principe de démonstration, d’une ironie grinçante, entraine d’innombrables morts dans chacun des deux camps, et peut donc paraître excessif. Pourtant, le processus est intelligent : ce qui se révèle au départ être une blague aux yeux du spectateur, devient petit à petit une tragédie échappant totalement au contrôle des organisateurs. Sultans de lointains pays et seigneurs s’échappent les jambes à leurs cous, alors qu’ils pensaient être protégés par l’immense tour du Pr. Lloyd. Les spectateurs sans scrupule deviennent victimes, et de leur voyeurisme, et de leur mercantilisme. C’est alors qu’Ōtomo en profite pour retourner la situation, mais je vous laisse le soin de découvrir comment, si ce n’est déjà fait...

Parlons de cette tour et du Pr. Lloyd. Bille en tête, l’esprit démangé par l’ambition, le père de Ray décide de construire une immense tour, pour le bien de la science et de l’humanité. Ainsi Ōtomo nous expose-t-il un personnage doté de nobles intentions, mais lui aussi aliéné par la puissance. Il tentera d’entrainer son propre fils dans sa folie. Ray est bien évidemment obnubilé par la magnificence de cette tour de Babel, par le génie de son père. Mais à trop vouloir toucher le soleil...

Au milieu de ce maelström d’ambitions, de pouvoir et de folie, ne se retrouvent finalement que quelques éclats de raison. Il y a bien l’humilité de ce grand-père, fantasque mais extrémiste. Il ne veut plus de la Steamball, préfèrerait la détruire, quand bien même son utilisation pourrait être si bénéfique pour l’humanité... Il devient un paria, menant une guerre sans merci contre son fils. Mais les personnes qu’il pense être ses alliés ne sont pas ce qu’elles semblent être. Le grand-père aussi est mangé par la folie. Alors, que reste-t-il ?

Ray. Ce petit garçon, évoluant au milieu d’adultes qu’il ne comprend guère, mais par lesquels ses yeux curieux sont attirés. Il est partagé. La pureté de son enfance ainsi que son innocence vont être bafouées. Ray doit rentrer dans le monde des adultes et choisir son camp. Mais pourquoi choisir ? Pourquoi choisir son camp alors que même son propre père court vers la folie, délaissant alors complètement son rôle, qu’une firme tente de le tuer pour récupérer la Steamball, que son grand-père est devenu un terroriste ? Que les grands, en somme, ruinent constamment la confiance et l’admiration qu’il pouvait leur porter ?

Ray se retrouve donc seul ou presque. Seul à devoir assumer cet énorme fardeau, seul à vouloir sauver ce qui reste de sauvable pour lui : son père, qu’il aime tant, et l’unité de sa famille. Tenter de reconstruire les morceaux alors qu’il n’est qu’un simple enfant.

Heureusement pour le jeune Ray, Scarlett O’Hara, fille du régnant de la firme O’hara, est là. Jeune fille aussi, mais au tempérament d’adulte. Elle se moque constamment des ambitions de ces « grands », les tourne chaque fois au ridicule. Ôtomo introduit d’ailleurs cela d’une manière désopilante au début du film. Scarlett et Ray sont tout deux conviés dans l’immense tour que le Pr. Lloyd a construit durant toutes ces années. A la fin de l’ascension de la tour, le père se met à déclamer toute la puissance de cette dernière, le génie dont il est épris, la bienfaisance de ce monstre de technologie. Lors de cette énumération, passablement ennuyée par ce discours pompeux, la jeune Scarlett répond à chaque phrase, chaque « qualité » de la tour, par une espièglerie toute enfantine mais non dénuée de bon sens. Ainsi les nombreuses années de labeurs se transforment en nombreuses années de cotisations pour le peuple, l’utilité de la tour se transforme en une perte de temps, en un gaspillage d’énergie... La technologie devient désuète. Ainsi, cette petite peste qui trouve toujours un mot à dire à l’autre, se révèle être un personnage attachant et drôle. Ainsi, une nouvelle fois dans ce film, l’enfance se révèle être bien plus consciente du mal que ne le sont les adultes. L’émerveillement se joue donc à double sens : l’enfant, émerveillé par le monde des adultes, en ressort effrayé. Tandis que l’adulte, conscient de la nécessité (illusoire) d’un objectif grandiose, plonge allègrement dans le monde des enfants, celui fait d’émerveillements... Mais tombe de bien plus haut, car leurs actes eux, sont bien réels...

Que dire d’autre sur Steamboy ? Qu’au final, c’est un film un peu étrange. Classique d’une part, car il s’agit de la quête initiatique d’un petit bonhomme au milieu d’un monde aux règles bien trop complexes pour lui, mais auxquelles il doit pourtant s’adapter. Mais d’un autre côté, original : les constantes facéties d’Ōtomo, que ce soit par la bouche de la petite Scarlett, ou par la bataille grandeur nature pour vendre des armes, apportent indéniablement une touche d’humour à laquelle on ne s’attend pas (mais qui peut dériver facilement vers la tragédie). Une certaine manière de dédramatiser les choses, les tourner au ridicule afin de mieux les appréhender et montrer la folie qui s’y cache. Original aussi par le fait que les deux enfants évoluent réellement tout seuls. Il n’y a pas d’amis, ils doivent se débrouiller au milieu d’adultes incompétents. Ainsi, on peut avoir tendance à se perdre au sein de ce territoire plein d’ennemis, le spectateur n’ayant plus vraiment de point d’attache par rapport à une dramaturgie « classique ».

Ensuite, on peut se demander si le propos n’est pas un peu vieux jeu par son approche. Non pas que les animations aient l’air vieilles et mal fichues : bien au contraire, le travail est magnifique, même dix ans après sa sortie. Sans parler de la reconstitution quasi millimétrique du Londres de l’époque (photos à l’appui dans les bonus de l’édition DVD). Mais simplement, la métaphore de la folie technologique des hommes avec des machines à vapeur peut paraître un peu dépassée face à un Ghost in the Shell, qui traite peu ou prou du même sujet (mais en allant plus loin, vu que les hommes et machines ne font qu’un). Ce que je veux dire par là, c’est que le propos d’Ōtomo est peut-être depuis longtemps révolu : l’homme continue toujours sa course vers sa destruction, l’homme est toujours obnubilé par la puissance. Celle de l’argent, celle de dominer les autres. Mais d’un autre côté, Japon oblige, comment ne pas y voir la métaphore de la bombe, de l’atome ? Cela est évident. Et c’est encore aujourd’hui - les évènements le prouvent - d’une actualité effroyable.

Seuls, au milieu de cette humanité fantasque, restent les enfants et leur regard neuf. Seul reste l’émerveillement de l’enfance face à une situation qu’on ne contrôle plus et qui restera sans doute incontrôlable... Seule reste la possibilité de voler vers d’autres cieux, éloigné de toute cette folie.

CB | 12.04.2013 | Japon, Animation

Disponible en DVD Edtion normale ou collector (Director’s Cut). Format : 1.85 16/9. Langues Français et Japonais, sous-titres Français.
Édition Collector (Director’s Cut) : Le voyage de Steamboy (Naissance du film) / Interview de Ōtomo / Dessins / Secret de l’animation

aka スチームボーイ | Japon | 2004 | Un film de Katsuhiro Ōtomo | Scénario de Sadayuki Murai et Katsuhiro Ōtomo | Musique de Steve Jablonsky
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