Takeshis’

Takeshis’ est à l’image de son auteur : c’est un paradoxe.

Paradoxe d’approche tout d’abord puisqu’il s’agit à ce jour de l’œuvre la plus abstraite dans la filmographie de Takeshi Kitano. De ce fait, elle pourrait appeler à l’analyse, mais au contraire, elle demande simplement une ouverture de son spectateur ; dans un premier temps, Takeshis’ ne doit pas s’étudier mais se ressentir, tout comme certains films de David Lynch.

Paradoxe des personnages ensuite puisque Takeshis’ entremêle le chemin de Beat Takeshi, acteur célèbre et animateur d’émissions télévisées, avec celui de Kitano, son sosie blond, nettement plus réservé, qui vogue d’audition en audition à la recherche d’un rôle. Si le parallèle entre les deux versants réels de la représentation publique de Takeshi Kitano s’avère évident sur le papier, la frontière entre les deux personnages devient de plus en plus floue au fil des bobines ; il en ressort une sincérité par rapport à chacune de ses facettes, nous exprimant ainsi qu’elles ne sont pas de simples représentations médiatiques distinctes mais bel et bien des éléments de la psyché de Takeshi Kitano qui cohabitent en lui, en dépit de leurs différences.

Paradoxe de public enfin puisque Takeshis’ nécessite a priori d’être sensible à l’univers de son auteur et de connaître sa filmographie pour apprécier pleinement chaque segment qui nous est présenté ; qu’il s’agisse d’une réplique, d’un lieu, d’un cadrage, les références sont nettes. Pourtant, le caractère émotionnel du film, à l’image du traitement poétique de Dolls, ouvre le style de Takeshi Kitano à tous les curieux qui souhaiteraient s’y frotter, même s’ils y sont parfaitement étrangers.

Car Takeshis’, en plus d’être un paradoxe, s’interprète comme un fantasme sur pellicule. Une succession de fantasmes nés de la folie de Takeshi Kitano, auteur, réalisateur et monteur. Si les premiers signes cinématographiques de cette déviance s’étaient manifestés avec Jugatsu, il aura toutefois fallu attendre la scène de plage dans Sonatine pour que le public occidental découvre sa vision propre, entre grotesque et poésie, violence et merveilleux. Ce sont autant de tableaux et personnages irréels que l’on retrouve dans Takeshis’ : une fan inconditionnelle de Beat Takeshi qui l’attend en permanence sous un réverbère et le remercie à chaque fois qu’il passe (son "Merci pour tout" n’étant probablement pas étranger aux derniers mots prononcés dans Hana-Bi), un gunfight nocturne interminable où les flammes des canons deviennent des constellations d’étoiles, une adepte de la gymnastique rythmique et sportive effectuant une chorégraphie devant deux spectateurs contemplatifs installés face à la mer (cf. A Scene At The Sea)...

Cette structure chaotique se rapproche finalement de celle d’une exposition, où chaque tableau renferme son intérêt propre ; c’est ensuite au visiteur de construire, à partir de toutes ces pièces, la cohérence de l’œuvre de l’artiste. Ce qui m’amène à résumer Takeshis’ comme une exposition des fantasmes de Takeshi Kitano qu’il ne faut surtout pas manquer.

La distribution n’est bien évidemment pas en reste, reprenant les habitués des films de Takeshi Kitano : Kayoko Kishimoto, Ren Osugi, Susumu Terajima, Testu Watanabe ou encore Tsutomu Takeshige pour n’en citer que quelques-uns.

En conclusion, Takeshis’ est certainement l’œuvre la plus bizarre qu’il m’ait été donné d’apprécier depuis Gozu de Takashi Miike et sans doute la plus personnelle depuis le dernier album de Laurent Garnier, The Cloud Making Machine ; deux belles références qui ne peuvent que témoigner de sa grande qualité.

J-Me | 18.07.2006 | Japon

Takeshis’ est sorti sur les écrans français le 5 juillet 2006. Il est par ailleurs déjà disponible en DVD au Japon, avec sous-titres anglais.

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