Tetsuaki Matsue

Pour son dixième anniversaire, le festival de cinéma japonais Nippon Connection de Francfort a invité certains des réalisateurs les plus passionnants de la jeune génération. Parmi eux, l’énergique Tetsuaki Matsue, dont on a pu voir quelques uns des films : Annyong Kimchi (1999), Live Tape (2009) et Annyong Yumika (2009), sur lequel porte notre entretien.

Sancho : Comment vous est venue l’idée du film Annyong Yumika ?

Tetsuaki Matsue : Au moment où j’ai commencé à écrire le film, je n’avais comme élément que la cassette vidéo du film Junko : the Tokyo housewife (2000) de Yoo Jin-sun dont il est question dans le film. C’était un grand défi pour moi, je ne savais pas s’il serait possible de faire un film à partir de ce seul élément. J’ai écrit un scénario, réussi à déterminer la ligne directrice de mon histoire, puis j’ai demandé à Nobuhiro Yamashita, le réalisateur de Linda, Linda, Linda (2005) et Kôsuke Mukai, le scénariste de Oh, My buddha (2009) de m’aider à étoffer le scénario pour le rendre présentable aux producteurs. J’avais en tête de faire une sorte de mockumentaire. Nous avons essayé d’imaginer ce qui pouvait se passer durant les tournages et comment Yumika était dans la vraie vie. Mais les événements qui se sont produits pendant que nous tournions étaient finalement bien plus intéressants que ce que nous avions imaginé, le scénario final est de ce fait très différent de l’original. En revanche, mes intentions de rendre hommage à cette femme que je considérais comme une aînée (senpaï en japonais) et de faire une sorte de portrait original d’elle sont restées intactes.

En voyant votre film, on a l’impression que c’est une lettre ou vidéo d’amour pour Yumika mais aussi pour certaines des personnalités qui composent le genre A-V et le pinku, que l’on voit à l’écran, comme Company Matsuo, Shinji Imaoka, Katsuyuki Hirano et d’autres...

Tout à fait. Lorsque j’ai commencé à véritablement m’intéresser au cinéma et à vouloir en faire, entre 16 et 20 ans, le cinéma grand public n’était plus vraiment intéressant, d’ailleurs les gens désertaient les salles. Les films et les personnes qui m’ont vraiment inspiré venaient plutôt du Roman Porno Nikkatsu, du Pinku, de l’Adult Video ou du V-Cinéma, car je sentais chez eux et dans leurs films, davantage d’énergie et de cinéma que dans les films habituels. L’image de Yumika a été aussi construite par ces réalisateurs là, j’avais donc besoin de les rencontrer, que l’on voie et que l’on entende leur point de vue.

Il semble qu’à l’époque ce soit dans ces genres là que l’on expérimentait, qu’il y avait un véritable espace de liberté et de création. Est-ce toujours le cas ?

L’industrie a beaucoup changé. Les réalisateurs faisaient à l’époque des films pour la location en video club et avaient beaucoup de liberté car ils les tournaient pour de faibles coûts. A présent, les films sont réalisés pour la vente, les coûts ont beaucoup augmenté donc tout est plus encadré.

Y a-t-il à présent des genres où la liberté est préservée ? Peut-être le documentaire ?

Dans les films indépendants, je pense. Ca doit être pareil à l’étranger : les films tournés en numérique, qui ne demandent pas un gros budget, auto-produits, comme par exemple certains des films montrés à Nippon Connection : 8000 miles (2009) de Yû Irie, réalisé en vidéo numérique et toujours distribué actuellement au Japon. Du tournage à la sortie du film, on peut faire l’ensemble soi-même, réaliser le film et l’amener directement à la salle pour qu’elle le projette. Voilà un exemple de ce qu’il est possible de faire maintenant au Japon. Il y a quand même une particularité, que je partage certainement avec Yû Irie, c’est que nous accordons de l’importance à l’attrait que le film peut, et doit produire auprès du public. Je pense que les gens qui viennent voir mes films ne sont pas là parce que c’est du documentaire. Je ne veux pas me limiter au public purement cinéphile, qui cataloguerait mes films comme des documentaires. Je préfère viser plus largement le public de la sous-culture, qui aime la musique, les mangas, va à des concerts.

J’ai ressenti beaucoup de tendresse, que ce soit des personnages envers Yumika ou de vous envers vos personnages, de l’humour aussi, qui apporte une certaine légèreté de ton. Est-ce un ton que vous vouliez dès de le départ ?

En fait c’est le cas dans pratiquement tous mes films. C’est plus fort que moi, mes films dégagent cette tendresse et cette légèreté. Je pense que c’est le cas depuis mon film Annyong Kimchi (1999). Et même lorsque je fais de l’Adult-Video ! Certains confrères, comme Company Matsuo (voir la photo ci-contre avec Matsue, Yumika et Matsuo sur la droite), me le reprochent d’ailleurs (rires). Il trouve que je filme parfois de façon bizarre, parfois amicale, parfois comme un film de guerre. Je pense que c’est un reflet de ma personnalité, et du rapport que j’ai avec la personne que je filme, quel que soit le thème que j’aborde.

J’aime bien votre utilisation des intertitres et du texte. D’où cela vient-il ?

Cette technique est très utilisée à la télévision japonaise et dans l’Adult-Video. J’ai essayé de me la réapproprier en la détournant pour la rendre plus cinématographique.

J’apprécie aussi les interviews filmées en voiture. Le rythme rendu par le montage est très soutenu. Ca pourrait être dans un film d’action, comme par exemple dans un Friedkin.

J’aime beaucoup les films de William Friedkin, comme L’Exorciste (1973) ou French connection (1971). Ce sont de pures fictions, mais qui évoquent des choses très proches de la réalité. J’aime beaucoup ces films qui évoquent notre réalité à travers la fiction pure, comme chez Scorsese, Abel Ferrara, Sean Penn. Dans mes documentaires, j’ai un peu la démarche inverse, alors que la base est réelle, je veux la transformer en fiction. Les cinéastes japonais sont en général efficaces pour inclure des éléments de réalité dans la fiction, filmant en décor naturel, allant dehors, tournant dans le monde réel et regardant ce qu’il se passe. Je dis souvent à mon équipe de placer la caméra et d’enregistrer ce qui change dès lors qu’elle est présente. Ce n’est plus la réalité. Cela devient quelque chose d’autre. C’est une démarche qui m’intéresse beaucoup et mon film qui s’en rapproche le plus est Live Tape (2009). Je voudrais réutiliser ce procédé une nouvelle fois, avec un style guérilla, simplement prendre la caméra et tourner, et grâce au succès de Live Tape je bénéficie d’une plus grande confiance des producteurs, qui ont vu que ce concept fonctionnait.

Votre type de démarche "guérilla" me fait penser à celle de Kazuo Hara. Avez-vous été influencé par des documentaristes japonais ?

Kazuo Hara a été mon professeur à l’école de cinéma. Je me souviens d’une phrase qui m’a marqué : il disait qu’il fallait réaliser des documentaires comme des films de fiction. J’ai été influencé par des réalisateurs de Adult-Video, et en ce qui concerne le documentaire, je dirais bien sûr Kazuo Hara mais aussi Tatsuya Mori, le réalisateur de A (1998). Ni le documentaire, ni même le reportage ne peuvent être objectifs. A partir du moment où l’on place la caméra quelque part, elle influence les événements et la réalité s’en trouve alors changée.

Cet entretien a été réalisé dans le cadre de la dixième éditions du festival Nippon Connection de Francfort.
Photos du réalisateur : ©Sébastien Bondetti
Photo de Tetsuaki Matsue, Yumika Hayashi et Company Matsuo : D.R.

"Ni le documentaire, ni même le reportage ne peuvent être objectifs. A partir du moment où l’on place la caméra quelque part, elle influence les événements et la réalité s’en trouve alors changée."
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