Tetsuo : the Bullet Man

Il serait certainement plus facile, aujourd’hui, de considérer Tetsuo premier du nom avec le recul d’une pseudo-culture gavée de projections et autre nourriture, des sens et de l’esprit, que lorsque je l’ai vu pour la première fois. Lors de sa sortie dans quelques salles françaises le mercredi 8 octobre 1994 - précédé du Vibroboy de Jan Kounen – je n’étais même pas majeur, et bien loin de tenter de retranscrire par écrit la moindre impression cinéphile. Ce dont je me souviens, c’est de l’état dans lequel je suis sorti de la séance, partagé entre l’exaltation et l’épuisement, incertain de ce que je venais de vivre, incapable de structurer un échange avec ma fidèle accompagnatrice de l’époque – ma mère, dont je tiens à saluer l’éternelle ouverture d’esprit, puisque, par affection, elle en a vu d’autres, pires et bien pires.

Depuis cette première aventure sensorielle en noir et blanc de l’homme de fer, qui n’était pas sa première excursion expérimentale, Shinya Tsukamoto n’a eu cesse d’exercer des pressions diverses sur ses héros désarçonnés, faisant de leurs inadaptations le lieu d’autant d’interfaces - urbains, sociaux, émotionnels. Empruntant souvent les traits de ses protagonistes, Tsukamoto s’est intimement mêlé à la machine, à la sexualité, à la mort et sa pulsion. Ce faisant, en cours de route, l’équilibre de son cinéma s’est quelque peu déplacé, de la destruction de soi et de l’autre, vers l’affirmation personnelle. La conscience, la violence et la mort y sont restés omniprésents, mais un certain apaisement traverse désormais ce chaos intrinsèquement tokyoïte : celui d’une acceptation, sereine, des propres incompatibilités, fondatrices, de l’auteur-réalisateur avec l’environnement qui a construit son cinéma.

Rescapé d’une collaboration sans cesse avortée avec l’industrie américaine, Tetsuo : The Bullet Man, est à mes yeux le lieu de cette acceptation. La somme de faux départs qui a construit son histoire, plus de dix ans durant, est à l’image du cinéma de Tsukamoto : entre velléités grand public et intégrité artistique, exclusive et obsessionnelle, l’homme assied une fascinante incompatibilité avec lui-même. Tetsuo : The Bullet Man devait à l’origine être un film américain ; d’une certaine façon, il le restera, non seulement par la langue mais aussi par l’écriture et la structure. L’histoire d’Anthony – rémanence de l’interface culturelle rêvée par le réalisateur, puisque fruit d’un américain et d’une japonaise -, abimé dans la douleur après l’assassinat de son fils au point de se transformer en monstrueuse arme humaine, questionnant la volonté de vengeance que sa femme Yuriko exprime mieux que lui, est étonnamment didactique et explicite dans la filmographie de Tsukamoto. Ce Bullet Man n’est pas tant un film que l’on comprend, qu’un film que l’on nous explique ; une écriture clairement décomposée, en parfaite opposition avec le flux insaisissable qui, depuis toujours, fait tressauter la caméra de l’homme-orchestre.

Cette contradiction est certainement la raison de l’échec qu’a essuyé le film, tant auprès des critiques que du public. Trop sage pour les amateurs, trop épileptique pour les néophytes, déséquilibré aux yeux de tous. Volontairement fragilisé par le choix de l’anglais comme langue d’expression, Tetsuo : The Bullet Man reste pourtant, dans ce déséquilibre, parfaitement en phase avec les turbulences qui ont façonné la filmographie de Tsukamoto, incarnation radicale, bien que posée, de l’inadaptation. Le réalisateur, une nouvelle fois, y est aussi acteur, reprenant le rôle du trublion par qui la destruction arrive dans chacun des Tetsuo, The Guy ; ce qui lui donne l’occasion d’affronter, dans le déracinement de l’acteur Eric Bossick, sa propre projection. Ce Gars, plus mesuré, et hésitant, que dans les deux premiers opus, renvoie autant à Bullet Ballet qu’à Nightmare Detective ; tandis qu’Anthony, père de famille, est l’incarnation de préoccupations redéfinies, aboutissement des merveilleux égarements de Vital, Snake of June et Haze.

C’est le cycle de la vie, et non celui de la violence, qui survit au maelström - toujours virtuose lorsqu’il se défait de ses dialogues - qu’est Tetsuo : The Bullet Man. En assimilant littéralement son adversaire nihiliste, Anthony parvient à contenir sa différence, au point de l’assumer dans une nouvelle naissance. Avant de plonger dans l’homme/machine/vortex, The Guy se fend d’un avertissement, quant à notre incapacité à appréhender ses capacités en devenir. Lorsqu’il sort d’un tunnel dans les dernières images du film, indifférent à une proposition de violence qui, finalement, l’ignore, Anthony, somme d’œuvres passées mais résolument tourné vers l’avenir, est en effet l’image d’un Tsukamoto différent, au potentiel renouvelé par une conscience aiguisée de lui-même. Et l’échec de ses ambitions commerciales n’est rien, comparé à l’incroyable force de cette déclaration, inexorable, d’indépendance absolue.

Akatomy | 7.04.2011 | Japon

Tetsuo : The Bullet Man est disponible en DVD et Blu-ray au Japon. Le Blu-ray est à tomber par terre. N’hésitez pas non plus, à vous ruer sur la bande-son de Chu Ishikawa, complétée d’une superbe contribution de Nine Inch Nails.

Japon | 2009 | Un film de Shinya Tsukamoto | Avec Eric Bossick, Akiko Monô, Yûko Nakamura, Stephen Sarrazin, Shinya Tsukamoto, Tiger Charlie Gerhardt, Michael Duncan
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