The American

A l’image de l’ascension presque imperceptible d’un papillon qui lui sert de conclusion, The American, second long métrage d’Anton Corbijn, est, comme beaucoup d’œuvres qui asservissent leur narration à la mise en scène, un film de détails, partagés entre l’ostentatoire et le discret, et presque toujours silencieux. Son histoire, classique, de tueur à gages sur le déclin, mis à mal par le poids de sa solitude, s’exprime dans un purgatoire langoureux et contemplatif, où la résignation et la frustration se disputent la mélancolie, paranoïaque et inexorable, de Jack, fantastique George Clooney. En suspension dans un village italien propice à l’incarnation de son tiraillement – l’ouverture de Castelvecchio sur un horizon illimité s’oppose à la claustrophobie de ses ruelles – Jack est autant l’esquisse subtile de la figure romanesque du tueur que son substrat presque cliché ; un équilibre délicat qui définit parfaitement la grâce pas évidente de cette adaptation d’un roman des années 90 signé Martin Booth, A Very Private Gentleman.

Dès que le guet-apens enneigé qui ouvre le film le contraint à abattre sa concession fragile à l’humanité – une implication amoureuse – la figure de Jack, qui se fera dès lors appeler Edward, se pare de l’aura d’un être en sursis, artisan de sa propre extinction. Si l’originalité de The American – l’une des seules en termes narratifs – est de faire explicitement, in fine, de cette condamnation un inévitable suicide par proxy, il est plus intéressant de se laisser porter, dans l’inconscience de cette pirouette, par l’incarnation de cet artisanat. Longuement, méticuleusement, Edward satisfait un ultime contrat et bricole un fusil répondant aux besoins d’un autre assassin, dont l’un des enjeux essentiels est la perturbation de la déflagration, afin de brouiller la localisation de ses tirs. Cette perte de repères, à laquelle œuvre Edward pour la trouble Mathilde, étant autant la sienne, puisque l’homme est incapable de percevoir que, tout du long, c’est lui qui a le doigt sur la gâchette.

Ou plutôt si : cette triste réalité, Edward la perçoit d’emblée, mais refuse de s’y contraindre. S’il exprime constamment sa résignation dans sa relation au Père Benedetto, sa soumission aux rituels du quotidien – l’entretien de son corps, l’investissement dans son travail (qui se traduit par des dialogues presque exclusivement techniques) -, autant que la naissance d’une émotion qu’il ne souhaitait pas pour la délicieuse Clara qui se vend à lui (« je suis venu pour prendre du plaisir, pas en donner », tente-t-il de se convaincre), la contredisent. Il y a, dans cette mort prolongée, nombre de sursauts de vie, à l’image des explosions d’action et de violence du film. C’est d’ailleurs un tel sursaut qui clôt The American, ponctuation de colère étonnante de simplicité et de justesse.

Il est évident qu’un film tel que celui-ci ne peut que diviser les spectateurs et les critiques, entre admiration et exaspération, perception de retenue et de prétention vaine. Pourtant, bien qu’il en fasse d’une certaine façon l’apologie, The American est loin d’être superficiel. Si Corbjin s’efforce en effet de reste en surface du personnage d’Edward – surnommé Mister Butterfly en référence au tatouage qui orne son dos, affirmation de la mainmise de l’apparence sur le personnage et son contexte -, c’est pour mieux observer les lézardes subtiles de sa façade, le caractère inexorable de son émergence en tant qu’homme vivant, et donc en proie à l’amour, au doute, à l’appréhension. George Clooney devient, dans ce procédé, à la fois intime et hors d’atteinte ; sans référence volontaire au malfrat lui aussi faussement superficiel qu’il incarnait, autrefois, pour Soderbergh. Pourtant, le titre aurait tout autant convenu à ce sublime Américain.

Akatomy | 7.11.2011 | Hors-Asie

Sorti le 27 octobre 2010 sur nos écrans, The American est disponible sur tous supports, chez nous et ailleurs.

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