The Blood of Rebirth

Cinéma de la (Re)naissance.

Le retour au premier plan de Toshiaki Toyoda, après quatre années d’absence forcée, illustre admirablement les paroles d’Albert Camus [1] : « L’art vit de contraintes et meurt de liberté ». Si tel est le cas, alors The Blood of Rebirth constitue l’œuvre maîtresse de celui qui en son temps [2], porta l’espoir d’un renouveau du cinéma Japonais contemporain.

Héritier de Junji Sakamoto (Knockout, Tekken, Kao), son tuteur et mentor, le cinéma de Toyoda a toujours su préserver une forme d’indépendance chèrement revendiquée, malgré des contraintes commerciales de plus en plus pesantes, à mesure que ses productions s’étoffaient. Certes ses ambitions esthétiques ont pu alors s’épanouir et démontrer un sens de la mise en scène et un formalisme jusque là inédit, mais ses dernières œuvres, au premier plan desquelles 9 Souls (2003) et Hanging Garden (2005) souffraient, malgré leurs qualités plastiques, d’une densité de personnages dont l’enchevêtrement de récits avait tendance à alourdir l’écriture et reléguer au second plan l’essence même de son cinéma.

Pour autant Toyoda possède une qualité rare : le sens de l’écriture cinématographique. Celle qui restitue la primauté de l’image et du mouvement sur l’écrit et la parole. En ce sens, les films de Toyoda participent toujours d’une expérience sensorielle, convoquant le ressenti du spectateur par delà le discursif. L’essence de son art se manifeste dans la conjonction d’un imaginaire visuel singulier, allié à un usage hors du commun de la musique. Toyoda est, à l’instar de Sogo Ishii, l’un de ceux qui traite la musique comme une matière première. Ainsi les séquences les plus marquantes de son œuvre demeurent ces passages, tantôt surréalistes - tels qu’une pluie de couteaux dans Pornostar (1998) -, où le temps suspend son vol à la faveur de plans-séquences hypnotiques, aux ralentis évocateurs et où l’énergie brute d’un rock indie ne souffrant d’aucune faute de goût (Thee Michelle Gun Elephant, DIP), décuple la puissance d’évocation des images. Sur ce point, il me semble déceler une lointaine parenté auprès d’un de nos contemporains transalpins - autre surdoué de sa génération - à travers le travail de l’esthète Paolo Sorrentino. En effet, il y a chez celui qui filme les couloirs et les coulisses du pouvoir italien dans Il Divo (2008), cette même virtuosité de la mise en scène aux qualités opératiques, alliée à un usage unique de la musique - certes plus éclectique - mais qui joue également admirablement du contrepoint. La techno se superposant à l’architecture baroque du Palazzo Chigi fait écho au rock progressif accompagnant le pèlerinage mystique du héros de Toyoda au cœur d’une forêt moyenâgeuse.

Ainsi, si l’on peut qualifier The Blood of Rebirth de renaissance spirituelle autant qu’artistique, c’est avant tout car Toyoda revient à la substance même de son cinéma, celui d’une fabrique d’“images-sonores” laissant une empreinte profonde dans l’esprit du spectateur. Si depuis ces quatre années d’absence il s’est soustrait au territoire du cinéma qui l’a si hypocritement mis à l’écart, il en a investit un autre : celui de la musique. En intégrant le groupe de rock alternatif expérimental Twin Tail [3] en tant que vidéaste, il s’est imprégné d’un univers sonore conjuguant l’énergie brute du rock avec la liberté de l’improvisation. Le son, de manière générale, engage en chacun, de par ses qualités abstractives, une production d’imaginaire entretenant une polysémie active. Aussi le génie créatif de Toyoda est ici, d’exploiter toute l’étendue et la richesse de cette matière sonore, dont il fait la colonne vertébrale de son film, complètement libéré des contraintes traditionnelles de l’écriture scénaristique. Tel un véritable cinéaste expérimental, ce qu’il devient ponctuellement au cours du métrage - voir la séquence étourdissante où les âmes d’Oguri et du seigneur fusionnent dans un maelström monochromatique rouge -, là où d’autres partent d’un matériau textuel : scénario, roman, ou manga ; l’auteur s’invente un cinéma dans lequel la musique n’est plus subordonnée à un rôle classique, mais participe de plain pied à la construction visuelle et narrative de l’œuvre.

The Blood of Rebirth s’impose donc comme une tentative de réaliser un film expérimental “grand public”. Si ces qualificatifs peuvent paraître antinomiques, c’est justement que l’auteur semble s’être retenu en chemin, d’une incroyable audace. Cette audace, inconcevable au cœur d’une industrie déjà fort mal en point, y compris au sein d’une production à faible budget, aurait été de faire de The Blood of Rebirth un film entièrement musical. Ce qu’il aurait pleinement mérité. Néanmoins, cette ambition reste perceptible à l’image, tant les séquences avec dialogues semblent avoir été insérées dans la seule perspective d’offrir au spectateur un semblant de canevas narratif, aussi minimaliste soit-il, à cette œuvre dépouillée et mystique. Ceux qui auront la chance unique de "vivre" une projection de The Blood of Rebirth sur grand écran passeront par une véritable expérience « audio-sensitive », tant le film se vit plus qu’il ne se raconte. Il fait partie de ces œuvres, aujourd’hui si rares, qui tentent de restituer au cinéma une place et un statut qui tend à s’évaporer au profit d’une technologie de plus en plus envahissante, telle que la 3D, en qui Hollywood en tête, semble placer une foi illusoire. Comme si une technologie, aussi sophistiquée soit-elle, pouvait seule sustenter l’aporie d’imaginaire dont souffre aujourd’hui le 7ème art.

A l’inverse, Toyoda est capable de produire de l’imaginaire à partir d’un minimalisme étonnant. Filmant en lumières naturelles, il fait d’une nature sauvage, majestueuse et animiste le décor mystérieux d’une fantasmagorie mystique empreinte de bouddhisme et de shinto, les deux mamelles de la spiritualité nipponne. Le personnage principal, Oguri, devient ici une sorte de vagabond solitaire épris de liberté et véritable double du cinéaste. Son pèlerinage emprunte alors les chemins d’un Japon primitif à la beauté transcendante. L’âme en peine du héros revenu d’entre les morts, nous offre un parcours hypnotique sur les routes d’une terre pure, bordées d’imposants cryptomères qui s’élancent vers le ciel, d’où l’être peut renaître à la faveur d’une immersion dans une source chaude sacrée. Toyoda évite judicieusement de situer son métrage dans un temps historique accentuant l’abstraction du récit et déjouant les pièges des films historiques traditionnels, pour nous offrir un voyage improbable à l’instar des grandes quêtes métaphysiques de l’histoire du cinéma ; des immensités désertiques de l’ésotérique El Topo (1970) de Jodorowsky, à l’univers viking barbare du Valhalla Rising (2009) de Nicolas Winding Refn.

Mais si Toyoda effectue un retour à la nature, en quittant l’urbanité violente qui emprisonnait jusqu’alors le destin de ses personnages révoltés, sa mise en scène conserve sa gestuelle majestueuse. Comme apaisé par cette libre errance, les mouvements de caméra, en particulier les travellings - avants ou latéraux -, se font ici plus lents et posés. Comme si le rythme de l’image cherchait à épouser au plus près les notes tenues du violon électrique de Yui Kaisui (soliste de Twin Tail). Jamais Toyoda ne se complait dans une vaine contemplation paysagiste. Au contraire, sans cesse il cherche de nouvelles formes d’expression visuelle. Certaines habitudes, les rotations axiales de la caméra, poussées à leur paroxysme dans Hanging Garden, ressurgissent ici, mais toujours reprises dans un souci d’accompagnement de l’image-son. La violence cathartique, associée à la masculinité qui scande habituellement ses œuvres, prend ici un tour plus barbare et primitif à travers la découpe d’un poisson vivant ou le désir de vengeance. De même on retrouve chez Toyoda ce sens du climax et la façon singulière dont il suspend et en dilate la résolution par la musique et la mise en scène. Ainsi, la scène de la résurrection, sublime plan séquence à l’intensité inouïe, entretient une correspondance formelle avec celle du final de Hanging Garden, dans lequel Kyôko Koizumi, baignée/purifiée par une pluie de sang, hurle un cri déchirant qui résonne comme une (re)naissance.

D’une certaine façon l’on peut dire que tous les films de Toyoda sont l’expression d’un cri de révolte face à l’immobilisme du monde et de la société. Et chaque fois, l’individu, pour y survivre, doit se transformer, et (re)naître. « L’on naît tous en pleurs et couverts de sang » dit un membre de la famille de Hanging Garden. C’est ainsi au travers de la violence qu’il s’inflige ou inflige aux autres que l’être finit par s’accomplir et surmonter sa douleur. Cette violence devient alors le catalyseur d’une (re)naissance. Que ce soit Arano et son rejet des yakuza dans Pornostar, Kujo et sa volonté d’échapper à son rôle de chef de bande qui le condamne à l’inertie dans Blue Spring, Michiru et son fratricide expiatoire dans 9 Souls, Eriko et ses non-dits dans Hanging Garden, sans oublier Oguri et son désir de vengeance dans The Blood of Rebirth ; chaque protagoniste finit par renaître dans la douleur et la violence. Le cinéma de la (Re)naissance proposé par Toyoda est donc loin des représentations clichées de la jeunesse marginale à l’esthétique “clipesque” auxquelles certains l’ont parfois cantonné. Bien au contraire, Toyoda s’attache à percer au plus profond la nature humaine et la pulsion vitale qui l’accompagne. Une pulsion qui, si elle est souvent destructrice, devient aussi une force motrice et créatrice. Bien entendu, The Blood of Rebirth peut se lire comme une métaphore de l’histoire personnelle du cinéaste. La mort d’Oguri, victime d’un breuvage empoisonné, fait écho à l’éclipse artistique de Toyoda, victime de la drogue. Mais s’il transfère sa propre rage face à l’hypocrisie de la société à son héros maudit, il ne clos pas le destin d’Oguri par l’accomplissement violent d’une vengeance aveugle mais bien par la grâce de l’amour, telle que nous la laisse entrevoir la fin ouverte du film. Preuve s’il en était de la foi du cinéaste en la nature humaine.

Film épuré, fascinant, d’une beauté formelle éblouissante, The Blood of Rebirth traduit un imaginaire visuel étourdissant. Pour ce faire, Toyoda se joue de ses propres contraintes de production avec intelligence. Il exploite à merveille la puissance du réel en filmant la nature telle qu’elle s’offre à lui. Et fait de même avec son acteur protagoniste, interprété par le puissant et charismatique batteur de Twin Tail, Tatsuya Nakamura, faisant de son corps et de sa gestuelle un médium au service du langage visuel de l’œuvre.

Plus qu’une renaissance inattendue, The Blood of Rebirth nous rappelle à quel point, l’originalité et l’inventivité de Toyoda manquaient cruellement au cinéma Japonais ; et s’impose comme l’une des expériences cinématographiques les plus saisissantes de ces dernières années.

Site officiel du film (en Japonais) : http://yomigaeri-movie.com.

The Blood of Rebirth a été présenté dans la section Nippon Cinema au cours de la 10ème édition du Festival du film Japonais de Francfort Nippon Connection (2010).

The Blood of Rebirth est d’ores et déjà disponible en DVD Japonais ainsi que l’exceptionnelle bande originale du film signé du groupe Twin Tail. Signalons par ailleurs que l’absence coutumière de sous-titres sur le DVD ne nuit pour une fois aucunement à l’appréciation immodérée du film.

[1Paroles prononcées lorsqu’il reçut le prix Nobel de littérature en 1957.

[2Il fût récompensé par l’Association des Réalisateurs Japonais (Director’s Guild of Japan), présidée alors par Kinji Fukasaku, du prix du meilleur nouveau réalisateur pour Pornostar en 1998.

[3Groupe constitué de Tatsuya Nakamura à la batterie, Yui Kaisui au violon électrique, Toshiyuki Terui à la basse et Toshiyaki Toyoda à la vidéo. Site officiel : www.myspace.com/twintail777.

aka Yomigaeri no chi, 蘇りの血 | Japon | 2009 | Un film de Toshiaki Toyoda | Avec Tatsuya Nakamura, Mayuu Kusakari, Kiyohiko Shibukawa, Hirofumi Arai, Itsuji Itao, Mame Yamada, Masao Kusakari, Gôichi Kushino, Ichi Kyokaku, Emiko Matsuoka, Rinako Matsuoka, Masato Murakami, Hironari Ohshima, Takuji Suzuki
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