The Center of the World

Généralement, tous les articles que nous écrivons - que ce soit pour Sancho does Asia, l’un de ses mini-sites, ou la présente extension (souvent délaissée, même par nous !) qu’est Sancho goes Mondo - le sont dans les heures - tout au plus les jours - qui suivent le visionnage du film traité. Cela s’explique par le fait que, la plupart du temps, un film qui nous plaît nous plaît sur le champ, sans hésitations. Ainsi, s’il peut être nécessaire de réfléchir quelques jours afin de mettre nos idées en ordre avant de les coucher sur support électronique, il n’est presque jamais nécessaire de réfléchir au fait que nous ayions ou non apprécié l’objet. Et puis, une fois de temps en temps, il y a un film qui échappe à notre attention, pour s’imposer à nous, bien longtemps plus tard. Ce type d’appréciation rétroactive est non seulement rare, mais très certainement caractéristique d’une oeuvre forte à l’apparence pourtant anodine - parure tellement trompeuse que l’on s’est gentiment laissé avoir lors de la première vision.

Heureusement, les parties plus ou moins conscientes de notre perception et de notre mémoire veillent au grain. Car c’est grâce à elles que, des mois après son acquisition sur galette numérique, un film a priori simplement intéressant comme The Center of the World refait pernicieusement surface. D’abord discrètement, sous la forme d’une image mémorisée, d’une ligne de dialogue approximativement retenue. Puis de façon de plus en en plus insistante, jusqu’à ce qu’une forme d’éxutoire s’impose au spectateur prisonnier d’un souvenir incontrôlable. C’est aujourd’hui le but de cet article oublié...

The Center of the World s’ouvre sur les images numériques d’un couple distant, Richard et Florence, qui pénètre timidement dans une suite d’un hôtel de Las Vegas. Du regard de la femme qui accompagne Richard se dégage une expression impossible à déchiffrer. De l’ennui ? Une retenue ? Une appréhension quelconque ? Retour en arrière... Richard Longman (Peter Sarsgaard) est un petit génie de l’informatique avec des millions en poche, mais peu d’envies véritables pour en profiter. Il passe le plus clair de son temps devant de multiples écrans d’ordinateurs, que ce soit à travailler, à entretenir des relations électroniques, ou à jouer à des First Person Shooter comme Quake 3.

Pour cet homme qui pourrait tout avoir, il manque une chose : un contact humain qui soit réel, tangible, et non par tube cathodique interposé. Aussi se distancie-t-il tous les jours un peu plus de son travail, oubliant jusqu’à ses propres rendez-vous d’affaire avec ses investisseurs.

Un soir, il rencontre Florence (Molly Parker, l’inoubliable héroïne de Kissed), une magnifique lapdancer, dans une boîte de nuit, qui l’attire immédiatement. Est-ce ce contact résultant d’une transaction financière qui le motive ? Toujours est-il que, au cours d’une rencontre diurne dans un café, il propose à la "danseuse" un deal inhabituel : pour une somme relativement élevée (une dizaine de milliers de dollars), il achète sa compagnie pour un séjour de quatre jours à Las Vegas. La belle rechigne tout d’abord, avant d’accepter en posant toutefois certaines conditions : Richard a droit à quatre heures de jeux érotiques tous les soirs, mais le rapport sexuel avec pénétration est formellement exclu. Leur relation, certes charnelle (puisque contact il y a), se doit de rester superficielle.

Est-il réellement possible que Richard ne soit pas tenter de pousser les jeux de Florence un peu plus loin ? Florence elle-même saura-t-elle rester complètement insensible ? Et qu’est-ce qui fait véritablement tourner le monde, le sexe ou l’argent ?

Dans les mains d’Adrian Lyne ou de Zalman King, The Center of the World serait sans doute devenu le premier nanar soft-porn grand public tourné en DV, une sorte d’Orchidée Sauvage nouvelle génération, un "9 Pixels et demi" sans saveur. Réalisé à l’initiative de Wayne Wang (Smoke, Brooklyn Boogie, Chinese Box,...) d’après un scénario qu’il a écrit avec sa femme, cette redéfinition du centre du monde, sous l’influence de notre société démesurément électronisée, a échappé à cette catégorie hypocrite du cinéma d’exploitation honteux pour rentrer dans la cour des grands films malsains. Quelque part, il rejoint le chef-d’oeuvre ultime de David Cronenberg, Crash, auquel il a un tant soit peu emprunté le concept d’une campagne de publicité basée sur des adjectifs "chocs". Et c’est vrai que The Center of the World parle de sexe, de façon très franche qui plus est - et pourtant, le sujet est traité sans montrer plus de peau ou de poils que nécessaire. C’est en cela que réside sa principale réussite.

L’utilisation d’une caméra numérique, comme toujours, permet au spectateur d’assumer un rôle plus voyeur encore qu’à l’habitude. Ici, l’intimité des deux personnages est faite nôtre, la tension est rendue plus palpable, les motivations plus claires et le malaise, par conséquent, plus grand encore. Au niveau "proximité", on retrouve l’une des utilisations les plus pertinentes de la "petite caméra" qu’Asia Argento avait déjà intégrée dans son fantastique Scarlet Diva : la scène où, dans sa salle de bains personnelle, Molly Parker se maquille avant de rejoindre Richard pour leur lot d’amusement nocturne fait ainsi écho à celle où Asia Argento, moins pudique, s’épile avant de se refaire une beauté devant le miroir. Grâce au format numérique, le spectateur est introduit dans un domaine qui fait traditionnellement partie du hors-champ du cinéma - hors-champ qui, une fois révélé, démonte explicitement les rouages de la relation qui unit/sépare Richard et Florence.

Si Florence joue avec talent son rôle de "petite amie" achetée, Richard, lui, est incapable de percevoir le côté virtuel de la relation qu’il entretient avec cette lapdancer en passe de devenir call-girl de luxe. Si pour elle les choses se compliquent avec l’attachement qui se développe en elle pour ce gentil paumé, pour lui il n’est jamais question de morale. Pour Richard, tout ce qui n’est pas électronique, tout ce qui est du domaine du palpable, fait partie du monde réel. Aussi sa relation avec Florence, qui passe par un contact relativement poussé, lui apparaît-elle authentique.

Wayne Wang parvient à suivre cette histoire virtuelle avec la discrétion d’un véritable voyeur. Même seul devant un téléviseur, on se surprendrait presque à ne pas faire de bruit pour ne pas perturber les jeux des deux héros du film. A côté d’eux, très peu de personnages sont décrits, pour augmenter encore cette sensation d’interdits, de sexe désiré et volé à d’autres. Le plus consistent est ce rôle de femme - dégradée par passion - interprétée par Carla Gugino (surprenante, pour le coup, et bien moins glamour que d’habitude) : Jerri, une femme qui ne trouve son plaisir que dans des relations masochistes et scatos qu’elle pratique sans jamais penser à elle-même, et qui du coup a un rapport tout aussi virtuel avec le plaisir physique que Richard. Sans doute est-ce pour cette raison qu’elle se sent si proche de lui.

C’est d’ailleurs la réalisation de cette ressemblance qui éloignera Florence à la fois de son amie - à ses yeux rien de moins qu’une prostituée - et de Richard. Car pour Florence, la jeu a toujours été très clair. Sa démonstration finale de l’incompréhension de Richard des véritables passions humaines, après une séance de baise (on peut difficilement parler d’amour) éprouvante, est sans doute la dernière marche nécesaire pour mener The Center of the World au-dessus du reste de ses semblables : face à la volonté de Richard de tenter de percer la réalité d’un partage/échange physique, Florence s’adonne à une séance de masturbation, rejetant l’espace de quelques minutes le monde extérieur pour se faire l’amour à elle-même - le tout en plan fixe, face à la caméra. Et le centre du monde dans tout ça ? Rien de plus (ou de moins, c’est selon) que l’organe sexuel féminin. La question étant de savoir, bien sûr, comment les gens tentent de s’en rapprocher et de le contrôler.

Au final, The Center of the World offre un double-constat juste et effrayant sur les relations homme/femme modernes : le caractère souvent virtuel du plaisir physique, pris l’un en parallère de l’autre alors qu’il devrait l’être en commun ; et l’isolement, aussi communicatif que sexuel, d’une majorité d’hommes et de femmes ne quittant plus la réalité simulée d’un univers électronique sans cesse plus développé - et ce au détriment de contacts authentiques. Ce qui en fait un film non seulement pertinent et moderne, mais avant tout simple, magnifique, à l’humidité bien palpable, transcendé par la sensualité étouffante de Molly Parker.

En fait, je crois bien que Wayne Wang a su revenir à une véritable définition de l’érotisme, pour mieux la faire voler en éclats : un véritable désir d’en voir plus, d’en faire plus, qui n’est jamais aussi prenant que quand il n’est pas satisfait. C’est beau, ça fait mal, ça fait sourire et pleurer, c’est du cinéma et de la vie à la fois. Sans doute une richesse qui n’est possible - à ce point - qu’en s’affranchissant d’un support argentique trop lourd, pour filmer les hommes et les femmes dans leur intimité, sans artifices.

Akatomy | 14.03.2002 | Hors-Asie

The Center of the World est disponible en DVD zone 1 NTSC chez Artisan. La copie est très belle (ce qui n’est pas surprenant avec une source numérique), le son propre. Il n’y a par contre pas de sous-titres, comme toujours chez l’éditeur. Au niveau suppléments, deux fins alternatives moins pessimistes, et le making-of du très original site internet réalisé à l’époque de la sortie du film en salles :
http://www.center-of-the-world.com/.

USA | 2001 | Un film de Wayne Wang | Avec Peter Sarsgaard, Molly Parker, Carla Gugino
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