The Kiss

L’Amour est plus froid que la mort.

Dans le sillon de Kiyoshi Kurosawa, un certain nombre de cinéastes japonais contemporains ont émergé au travers de ladite « Rikkyo Nouvelle Vague » [1], du nom de l’université tokyoïte fréquentée par les étudiants qui suivaient alors les cours prodigués par l’influent théoricien critique de cinéma et éminent spécialiste en littérature française, Shigehiko Hasumi. Si les noms de ces anciens pensionnaires tels Shinji Aoyama, Makoto Shinozaki, Masayuki Suo ou encore Akihiko Shiota, ont acquis une certaine reconnaissance en dehors de leur patrie, le nom de Kunitoshi Manda reste relativement méconnu.

Et pour cause, sa filmographie, qui ne compte que quatre métrages outre ses courts en 8 mm, fait pâle figure à côté de celle de son aîné (d’une année seulement) Kurosawa. Ex assistant réalisateur de ce dernier sur Kandagawa War (1983) et Excitement of the Do-Re-Mi-Fa Girl (1985), le cinéaste s’est pourtant distingué dès son premier long Unloved (2001), doublement primé à Cannes (Prix Futur talent et Prix Grand rail d’or) ; livrant alors au travers d’un trio amoureux, un portrait subtil mais formaliste, d’une réelle pertinence sur la thématique du couple, composante récurrente de son œuvre.

Avec The Kiss, toujours co-écrit par Tamami Manda son épouse, celui-ci revient à son attachement pour l’épanouissement de personnages féminins marginaux mais volontaires, à travers le récit de Kyoko Endo (Eiko Koike), une jeune femme délaissée à la vie médiocre. Éffacée et solitaire, à l’air maussade, Kyoko se contente de se soumettre aux moindres désidératas de ses collègues de bureau. Alors qu’elle aperçoit un reportage sur l’arrestation d’un meurtrier, Akio Sakaguchi (Etsushi Toyokawa), coupable d’avoir assassiné froidement toute une famille d’un quartier résidentiel sans raisons apparentes, elle est fascinée par l’apparition de son visage arborant un rictus provocateur face aux caméras venues filmer son arrestation en direct. Une étrange attirance pousse alors la jeune femme à s’intéresser à la vie de ce criminel et à suivre son procès, pour finir par entrer en contact avec lui ; grâce à l’entremise d’un avocat étonnamment prévenant (Tôru Nakamura).

Parler d’un film comme The Kiss s’avère une entreprise plus que délicate tant l’effet de rémanence perdure longtemps après sa vision, parvenant à ébranler nos certitudes les plus intimes face à ce récit d’un amour bouleversant de désespoir. Véritable provocation lancée par l’auteur, la rencontre improbable entre un meurtrier et une “OL” (office lady) insignifiante prend tout son sens à mesure que la caméra de Manda, discrète et posée, ébauche avec mesure et acuité la psychologie de ses protagonistes abandonnés sur le banc de la désolation sociétale.

Mais si la force et l’originalité de cette histoire parvient à dépasser tous les paradoxes sur lesquels elle s’appuie, dont celui moral opposant la gravité de l’acte d’Akio à la compassion, puis aux sentiments de Kyoko ; c’est en réponse à une insoutenable violence psychologique quotidienne faite à ces êtres marginaux, victimes d’un processus d’exclusion imposée par la société impitoyablement normative dans laquelle ils vivent. Autre paradoxe assumé, cette violence, l’auteur choisi habilement de nous la faire ressentir par son absence figurative même. Jouant ainsi à merveille du contrepoint, il construit son récit sur un rythme lent, calme et serein, tout en guettant le surgissement de la moindre trace d’émotion de ces êtres désensibilisés errant dans leur vies respectives, tels des âmes en peine.

Ce n’est pas non plus un hasard si la rencontre se produit par l’entremise d’un écran, celui du média télévisuel, coupable formateur de norme et dont la présence reviendra s’immiscer dans l’harmonie impossible du couple. La connexion immédiate s’opérant alors par l’entremise d’une douleur invisible, qui rapproche les deux êtres telle une prédestinée tragique. Parfois bavard malgré le mutisme émotionnel et la solitude parcourant le métrage, Manda endosse les habits d’un observateur évitant tout moralisme et excès de sentimentalisme, en prenant soin de déléguer au personnage tiers de l’avocat le rôle de caution morale et tuteur des conventions. Mais la force libératrice désespérée de l’exaltation amoureuse de Kyoko fera vaciller ses fondements mêmes, comme une ultime provocation irrationnelle. Paradoxe final, c’est en restituant à Akio une part de son humanité - la prise de conscience symbolisée par l’apparition des fantômes de ses victimes - que l’amour de Kyoko finit par se condamner. Manda nous proposant alors une troublante inversion qui voit peu à peu la froideur de Kyoko se substituer à l’insensibilité d’Akio.

Ce qui trouble le spectateur, davantage que l’absence de justification du crime, c’est le parcours de Sakaguchi, emblématique de l’être marginal et du faible, sacrifié sur l’autel de la société productive et capitaliste, que dénonce en toile de fond l’auteur. Cette préoccupation, déjà présente dans Unloved, qui rejetait en bloc les valeurs de la société capitaliste, devient ici le moteur à travers lequel, et contre lequel, se construit l’amour du couple. Car c’est avant tout contre la société même que celui-ci se consolide, davantage que par la nature même du sentiment amoureux. Si le crime odieux n’est jamais verbalement justifié, on comprend alors implicitement qu’il est l’expression même de la révolte des opprimés, rendant à la communion spirituelle entre les deux amants maudits son caractère révolutionnaire et foncièrement antisocial.

Moins formaliste qu’Unloved, The Kiss, circonscrit entre deux crimes à la troublante symétrie, décrit en outre, la lente et inexorable exaltation de son héroïne à mesure qu’elle s’approche physiquement de l’être convoité. Cette lente transformation, de l’être reclus vers la passion anarchique que n’aurait pas renié Masumura, l’auteur la filme avec acuité et retenue. Manquant parfois de légèreté, le textuel empiétant parfois sur le visuel, il parvient néanmoins à se jouer des espaces exigus et monotones du parloir par de lents travelings et changements de points de vue, apportant vie et respiration à la sècheresse de l’atmosphère. La musique d’Hiroyuki Nagashima déjà responsable de l’envoutante bande son de The Tunnel (2004), et collaborateur régulier de Shinji Aoyama (Eli, Eli, lema sabachthani ?, Crickets, Sad Vacation) apporte un prolongement aux élans émotifs de Kyoko, tout autant qu’une sourde tension lors de la terrifiante et elliptique ouverture du film, incarnant par son absence figurative magistrale l’horreur du crime commis par Akio.

Au final Akio et Kyoko ne seraient-il les jumeaux altérés de Kichizo et Sada, les amants forcenés de l’Empire des Sens ? Comme si le temps les avait dénaturés par le filtre d’une mutation sociétale marquée par le prisme de l’incommunicabilité et du désabusement. A l’instar du couple de chair d’Oshima, celui de Manda ne peut se réaliser qu’en se coupant de la société, chacun s’isolant littéralement et socialement par ses actes (Kyoko, ayant coupé toute relation avec sa famille, finit aussi par démissionner pour se rapprocher d’Akio) afin de vivre l’exclusivité de leur relation. Si la démarche révolutionnaire et foncièrement antisociale rapproche les couples protagonistes, en revanche leur sensualité les sépare, tout en soulignant ainsi leur ancrage dans leur époque respective. Autant le film d’Oshima insistait sur l’érotisme de la relation jusqu’à la pornographie, autant les rapports des êtres de The Kiss resteront éternellement chastes et désexualisés. Cette désexualisation forcée par la séparation d’un parloir vitré est à l’image d’une société aux liens distendus, au pays du “sexless couples” [2].

Brillant autant qu’effrayant, The Kiss plante une singulière et salutaire écharde dans le paysage conformiste de la cinématographie nipponne. Appuyé par un trio d’acteurs jouant admirablement la retenue, Etsushi Toyokawa confirme qu’il est aujourd’hui au sommet de son art, alors que la plantureuse Eiko Koike, véritable révélation du film, trouve ici la plus parfaite occasion de briser un peu plus encore son image de “gravure idol”.

Si le cinéma de Kiyoshi Kurosawa s’acharne à filmer l’invisible, Manda s’efforce lui de filmer l’impalpable complexité des sentiments gouvernant les rapports du couple. Film d’une austérité qui n’a d’égale que sa violence intérieure, The Kiss par la désolation, la souffrance et le désespoir qu’il met en scène est un véritable cri de révolte lancé à la face d’une société japonaise impitoyablement inhumaine. Œuvre faisant par dessus tout appel au ressenti du spectateur contre sa logique cartésienne, The Kiss constitue assurément l’un des tous meilleurs films de l’année 2006. Aussi l’on ne peut souhaiter au couple Manda que de connaître le même destin cinématographique que celui que vécu en son temps l’emblématique paire créatrice “Kon Ichikawa-Natto Wada”.

Dimitri Ianni | 2.01.2009 | Japon

Site internet du film (en japonais) : www.seppun-movie.com
The Kiss sera disponible en sortie DVD Japon sans sous-titres à partir du 25 février 2008 chez Geneon.
Film projeté le 22 novembre 2008 dans le cadre de la 3ème édition du festival Kinotayo.

[1Lire à ce sujet l’article de Jun Fujita « Le cinéma est bien entendu un processus de démolition, mais… » consacré à Shinji Aoyama in Vertigo N° 34 (Éditions Capricci).

[2Syndrome aux causes multiples frappant la société japonaise et faisant état de couples n’ayant plus de rapports sexuels. En décembre 2006, selon un sondage d’une revue pour hommes, 40% des couples japonais n’avaient plus de relations sexuelles !

aka Seppun - 接吻 | Japon | 2006 | Un film de Kunitoshi Manda | Avec Eiko Koike, Tôru Nakamura, Etsushi Toyokawa, Saburo Shinoda
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