The New God

« Je ne peux rien faire, je ne suis personne... » Karin Amamiya

Atarashii Kamisama, ou l’improbable dialogue entre un jeune réalisateur issu de la gauche progressiste et les membres d’un groupe de punk-hardcore ultranationaliste dévoués à l’empereur...

...près de vingt ans après le chef-d’œuvre Sans Soleil de Chris Marker, le jeune réalisateur Yutaka Tsuchiya nous dépeint le Japon à la veille du troisième millénaire à travers cette rencontre avec Karin Amamiya et Hidehito Itoh, respectivement chanteuse et leader/bassiste du groupe Vérité Révolutionnaire. Tsuchiya a forcément son opinion sur ce groupe qu’il ne connaît pourtant pas ; une opinion forgée principalement par son appartenance politique, tout autant qu’à ses idées générales en ce qui concerne l’ouverture à l’autre. Fort de cet état d’esprit, il décide donc de partir à la rencontre de ces jeunes qui ont le même âge qui lui, mais qui contrairement à lui, vouent une admiration sans faille à l’empereur et aux héros morts de la guerre du Pacifique...

Atarashii Kamisama s’ouvre sur un plan surréaliste, dans lequel Karin Amamiya exprime on ne peut plus calmement son dégoût pour le Japon qu’elle qualifie de "chien de l’Amérique", mais également son mépris pour ce qu’elle était avant de rencontrer l’extrême droite, qui lui "montra le droit chemin, et lui fit se sentir exister" ; violent. Plantée au beau milieu d’un flot humain qui ne la remarque pas, elle fixe le spectateur, attendant qu’il réponde à sa question : "Je recherche des valeurs et un sens absolu à ma vie, auxquels je puisse croire ; mais comment puis-je vivre dans ce pays pourri qu’est le Japon ?"... Tsuchiya assiste à un concert du groupe ; les paroles sont violentes et prônent une radicalisation extrême de la politique nippone. Les slogans pro-militaristes et autres "Tora ! Tora ! Tora !" fusent. Sur scène, trois jeunes gens habillés en kamikaze assènent leur auditoire d’un déluge verbal les prenant à partie, tentant de bousculer leur passivité. Tsuchiya en est témoin. Il ne comprend pas vraiment, mais se sent touché par les paroles de Karin : "J’ai frémi. Je ne sais pas pourquoi. J’ai ressenti sa douleur...". La démarche de Tsuchiya est de donner la parole à Karin -ainsi qu’à Itoh, mais de manière moins obsessionnelle- puisqu’il a trouvé en elle, une sorte d’alter ego inversé... Le réalisateur confie donc une caméra à la jeune femme, afin qu’elle dise tout ce qu’elle a sur le cœur, et qu’elle s’ouvre pleinement à cet objet inerte, en lui partageant sa vie de tous les jours...

Au fur et à mesure que l’on découvre Karin, son discours violemment extrémiste laisse rapidement place aux questionnements légitimes d’un être humain en proie à des peurs inhérentes à tous ; qui est-elle ? quel est son rôle dans la société ? qu’est-elle capable d’apporter, et que peut-elle apporter ? La haine naît de la peur... Tsuchiya tente de la comprendre, le spectateur aussi. La jeune femme que l’on voit sur scène est-elle la même que la Karin qui se confie timidement à une caméra vidéo, elle qui harangue âprement les foules, nous apparaît -peut-être- sous son véritable jour... Karin se cherche. Elle nous explique que dès sa plus tendre enfance, elle était la cible de sarcasmes de la part des autres élèves... elle est émue, et se laisse aller, longuement, sans se voiler la face, tentant elle-même de comprendre qui elle est... tout en dressant de manière implicite, un portrait de la jeunesse japonaise d’aujourd’hui.

...à travers cet autoportrait de Karin, le réalisateur en vient à se poser des questions lui-même sur ce qu’il est, et finit d’une certaine manière, par tirer son propre portrait ; il se sent à la fois très proche de la jeune femme, tout en étant diamétralement opposé à ses idées rétrogrades. L’un des points forts du documentaire, est sans nul doute la rencontre entre Karin et une partie des membres de l’armée rouge japonaise, le Nihon Sekigun [1], groupe terroriste d’extrême gauche né à la suite des mouvements étudiants de 1969. Karin se rend en Corée du Nord, et se sent très proche des idéaux politiques dictés par le pouvoir en place ; "être unis, ne former qu’un", tout ceci la fait rêver... elle s’amuse avec ses hôtes (qui ont facilement le double de son âge), chante dans les karaoke de vieux chants patriotiques en buvant de la bière... puis, seule dans sa chambre d’hôtel, face à sa caméra, Karin pleure. Elle ne comprend plus ce qu’elle fait dans ce pays, loin du Japon, avec ces hommes qui dès qu’ils parlent politiques, se transforment en de monstrueux interlocuteurs avec lesquels il lui semble impossible de discuter... "Vous n’avez rien compris au Japon" lui dit l’un des hommes après qu’elle leur ait montré un concert du groupe. Nous comprenons mieux alors ; Karin est une enfant, ou plutôt, une éternelle adolescente qui recherche un guide. L’extrême droite s’est présentée à elle mais finalement, si la gauche la plus radicale lui avait proposé de la suivre, n’aurait-elle pas suivie cette voie ?...

Il est difficile pour nous, occidentaux, de juger le Japon... Avec son magnifique Sans Soleil, Chris Marker nous faisait voyager sur la planète, en prenant comme relais le Japon (Tôkyô) et l’Afrique (la Guinée Bissau et les îles du Cap Vert)... un véritable questionnement métaphysique et poétique sur la représentation du monde et le rôle de la mémoire. Dans Sans Soleil, on découvrait Monsieur Akao, "la vieille tortue", qui inlassablement hurlait ses slogans ultranationalistes du haut de son camion ; la voix-off du film de Marker nous expliquait alors que "les voitures de l’extrême droite avec leurs drapeaux et mégaphones, font partie du paysage de Tôkyô". Effrayant et "drôle", sont les deux effets combinés par la vision de ces camions noirs, dont sortent un nombre d’hommes variable, haranguant les foules de leurs violents cris de haine à l’encontre des étrangers, le tout se terminant immanquablement par des "Banzai !" à la gloire de l’empereur... Entre 1982 et 1999, près de deux décennies. Tôkyô a-t-elle changée ? Monsieur Akao est-il toujours perché sur son camion ? Lui a-t-on érigé une statue comme le supposait Marker ? Karin est-elle une descendante de "la vieille tortue" ?... difficile à dire. Karin est naïve. Karin a besoin d’être aimée. Les discours radicaux de l’ultranationalisme lui ont permis d’exister, mais aujourd’hui, Karin a décidé de quitter son groupuscule politique, non sans une réelle appréhension, pour voler de ses propres ailes... penser par elle-même ; bref, grandir.

...Atarashii Kamisama est sans conteste un témoignage politique sur une époque et une génération. Karin, Hidehito et Yutaka Tsuchiya discutent, argumentent chacun de leur côté, sans se voiler la face, sans se dérober. L’un expose sa vision anti-impérialiste tandis que les deux autres tentent de lui faire comprendre ce qu’ils ressentent... Seul avec Hidehito Itoh, Tsuchiya lui demande pourquoi il a rejoint les rangs de l’extrême droite. La réponse, aussi étonnante que cela puisse paraître, est très simple : "je voulais me sortir de mon état d’otaku"... Joindre l’extrême droite comme s’il s’agissait d’un club d’échec, de cerf-volant ou de volley-ball... édifiant. Ce témoignage sur la génération des enfants de baby-boomers est effrayant... effrayant, car Karin semble très souvent vouloir baisser les bras, et semble avoir besoin d’être asservie par quelqu’un de plus fort qu’elle, comme s’il lui était trop difficile de penser par elle-même. Elle veut devenir un veau, suivre une doctrine sans avoir à réfléchir, elle a besoin d’un leader qui la guide, la commande, et régisse sa vie... Atarashii Kamisama est aussi drôle, émouvant et déroutant ; Karin, seule face à la caméra, rougit. Elle en pince pour le réalisateur, et ne sait comment le lui dire...

Le documentaire touche à sa fin, et Tsuchiya envoie une lettre à Karin pour lui demander de lui retourner la caméra... Karin ne comprend pas, et affirme ne plus pouvoir vivre sans cet objet qui est devenu au fil du temps son prolongement mental, le catalyseur qui lui a permis de mieux se comprendre. C’est l’histoire de Karin, une petite fille à l’enfance volée. Il est aujourd’hui temps de grandir, et ça, Karin semble l’avoir compris...

Kuro | 1er.03.2005 | Japon, Nippon Connection 2010

DVD (Japon) | Uplink | NTSC - All Zone | Format : 1:1:33 - 4/3 | Images : Plus que correctes lorsque l’on prend en compte le matériau original (DV) | Son : Stéréo, r.a.s. | Suppléments : Trailer, questions/réponses à Karin Amamiya, discussion autour du film avec le public...

Ce DVD possède des sous-titres anglais optionnels.

Site officiel : http://www.st.rim.or.jp/ yt_w-tv/

[1Lire à ce sujet l’excellent livre de Michaël Prazan, Les Fanatiques (éd. Seuil).

aka Atarashii Kamisama | Japon | 1999 | Un film de Yutaka Tsuchiya | Avec Karin Amamiya, Hidehito Itoh, Yutaka Tsuchiya
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