The President’s Last Bang

Loin de la glorification de l’héroïsme à l’oeuvre dans la plupart des relectures historiques contemporaines tels que Taegukgi ou Silmido, The President’s Last Bang, est certainement l’un des films politiques les plus audacieux jamais réalisés en Corée. Passant du sexe comme instrument de radiographie de la société dans Une Femme Coréenne (2003), à la politique comme instrument de relecture d’une période trouble de l’histoire contemporaine, Im Sang-Soo règle ses comptes avec l’héritage politique fait à sa génération, portant un point de vue critique sans concession sur l’exercice politique du pouvoir, par une élite au portait peu flatteur.

Prenant pour sujet la dernière journée du président Park Chung-Hee, le 26 octobre 1979, le cinéaste y décrit son entourage et ses dernières heures au cours d’un dîner privé dans la résidence présidentielle, ainsi que les événements suivant son assassinat, par son ami et chef des services secrets coréens Kim (Baek Yoon-Sik).

Miroir trouble d’un passé mal digéré, cette brillante satire politique a connu des déboires avec la censure de son pays, tant le sujet de controverse est sensible. Critique d’un passé à double visage autant que mise en garde face à l’avenir, The President’s Last Bang revient sur vingt années de dictatures qui ont certes transformé un pays de paysans, en un état moderne champion de l’exportation ; mais en bâillonnant son peuple par la dictature militaire. Ce trouble passé ressurgissant avec inquiétude. En effet, Park Geun-Hye, la propre fille du président est actuellement à la tête du Grand National Party (GNP), se positionnant comme future candidate à la présidence. C’est en outre le propre fils du défunt président, Park Ji-man, qui intenta un procès afin de bloquer la sortie du film, la cour l’ayant finalement autorisé, non sans avoir réclamé quelques coupes [1].

Cette péripétie, loin d’être anodine, va en réalité bien au-delà d’une simple atteinte à la liberté d’expression, mais révèle l’ampleur de la division existant au sein de la société coréenne entre les conservateurs et la jeune génération plus libérale (celle soutenant l’actuel président Roh Moo-Hyun). L’enjeu du film étant bien la juste réévaluation d’un héritage politique : celui des années 60/70 qui a vu le règne sans partage du président Park et de sa clique pendant près de 20 ans. Au lieu d’en faire une pseudo-reconstitution historique et chronologique, le cinéaste opte pour la subtilité et l’originalité d’une narration oscillant entre thriller, polar et comédie noire.

Toute la réussite du film tient en ce double niveau de lecture qu’offre le film, tout autant que dans l’étonnant mélange des genres dans lequel il verse. D’un côté le spectateur est véritablement happé par la reconstitution de l’assassinat du président, tourné comme un thriller haletant ; de l’autre il analyse avec impertinence et acuité l’état déliquescent du pouvoir à travers une galerie de seconds rôles hauts en couleur, à l’interprétation remarquable (le bras droit de Kim, le chef de l’armée...). Dans un brillant moment de cinéma, Im Sang-Soo distille suspense et action dans une mise en scène à la Sam Peckinpah, esthétisant la violence extrême de certaines scènes, allant parfois jusqu’au grotesque de caricature. Paradoxalement situé au milieu du récit, intriguant sur les intentions du réalisateur, le point d’orgue du film - l’assassinat de Park - en devient presque secondaire, réduisant ainsi l’impact dramatique de l’oeuvre. Cette structure quelque peu déroutante montrant ainsi clairement l’objectif du film, moins sensationnel que critique. Les événements post-mortem en disent tout aussi long sur l’absurdité du régime et sa dérive paranoïaque, coincé entre son obsession anti-communiste et son désir d’émancipation du paravent américain. La lâcheté des uns éclatant au grand jour, alors que la sensibilité insoupçonnée des autres se révèle, même si au final l’humain sort broyé de la machine politique dont le fonctionnement s’accorde parfaitement avec la froideur cynique du film.

Ce cynisme est renforcé par le sort même du président assassiné par son ami, le chef des services secrets de la KCIA [2] ; l’instrument de pouvoir et de contrôle se retournant ironiquement contre son créateur. La brutalité des méthodes des hommes de Kim rappellent quelques pages sombres de l’histoire coréenne où tortures et disparitions étaient monnaie courante. Ce point de vue n’est pas sans rappeler par certains aspects, le regard porté sur cette même période par un autre grand cinéaste méconnu, Junji Sakamoto et son KT (Killing the Target, 2002), traitant de la tentative d’assassinat de Kim Dae-Jung, l’opposant au régime militariste de Park, par la KCIA.

Cette libre interprétation des dernières heures d’un despote, qui vire parfois à la farce macabre (le képi du général masquant discrètement le sexe du président mort lors de d’identification du corps) ne doit pas masquer le fond critique du propos. Car en brouillant les cartes entre fiction et réalité, c’est bien l’interprétation de la mémoire collective de son pays qu’Im Sang-Soo interroge, mettant notre propre jugement à l’épreuve des faits. Il théâtralise à outrance et détourne un fait politique pour en décortiquer toute l’ambivalence à travers une subtile et mordante ironie. A travers cette “journée particulière”, le cinéaste livre bien plus qu’un règlement de compte avec l’autocratie d’un président. Il souligne toute l’ambiguïté de son héritage aux yeux de ses contemporains.

Plusieurs éléments risquant d’échapper à la compréhension du spectateur occidental peu familier de l’histoire politique coréenne des années 60/70 se révèlent de façon anodine. Ainsi les mots échangés en japonais entre le président et son ami et chef de la KCIA [3] traduisent l’ambivalence de la politique menée par Park pendant ces années de dictature. D’origine paysanne, le président, tout comme ses collaborateurs, appartient à une élite modelée sous la botte japonaise. Park qui servit l’armée japonaise dans l’état fantoche du Manchukuo au début de sa carrière, en fût grandement influencé dans sa façon de gouverner la Corée du Sud. En 1965 il fut aussi responsable de la réconciliation diplomatique avec l’ennemi héréditaire japonais, ayant ouvert la porte du pays aux investisseurs japonais, au prix d’une renonciation aux excuses pour crimes de guerre du Japon. Bien qu’il n’en fasse aucune référence explicite, cette attirance coupable pour le frère ennemi est constamment soulignée par le réalisateur.

Ainsi la dernière nuit du président se déroule dans le style d’une soirée Geisha, flanqué d’une jeune courtisane et d’une jolie vedette chantant des chansons traditionnelles japonaises (enka), et interprétée par la star populaire Kim Yoo-Na [4]. Mais que dire du climax du film, qui voit Kim appelant le président par son nom japonais - attribué lors de la seconde guerre mondiale - juste avant d’appuyer sur la détente. Cette phrase jetant aussi un trouble sur les motivations - ici peu explicitées - du chef de la KCIA, superbement campé par un incroyable Baek Yoon-Sik (Save the Green Planet, The Big Swindle), agissant au nom d’une prétendue démocratie, avec une froideur peu commune.

Un autre élément clé vient renforcer la démonstration de The President’s Last Bang, lieu et théâtre du crime : le palais présidentiel. Cette “maison aux tuiles bleues” - Cheongwadae - est plus qu’un symbole du tombeau du dictateur, elle est aussi le lieu de la compromission avec l’ennemi japonais [5], également associée au lieu de beuverie et de débauche d’un président portée sur les jeunes filles. Im Sang-Soo démontrant à l’occasion tout son talent de metteur en scène lors de superbes plans séquence panoramiques, filmant latéralement les pièces habitées peu avant que le massacre ne se déclenche ;un peu plus tard, la caméra prendra de la hauteur, la contre-plongée latérale filmant la beauté morbide des corps baignant dans de sombres flaques de sang, ajoutant au trouble de la scène. Cet esthétisme qui ne quitte jamais l’œuvre est renforcé par l’admirable photographie de Kim Woo-Hyun.

D’une ironie mordante, Im Sang-Soo force parfois le trait, quitte à faire croire au règlement de compte. D’une panne de courant impromptue, en passant par la chute d’un garde dans un escalier, les éléments burlesques ajoutent à l’absurdité de la farce pourtant tragique. Le cinéaste évoquant l’implication accidentelle de personnages qui ignorent tout de ce qui se trame - le garde du corps appelé lors de son jour de congé - menant peu à peu le film vers la tragédie, non sans une certaine émotion - bien absente de l’ensemble - qui point vers la fin du récit. La nomination du premier ministre en président par intérim traduisant bien la désinvolture avec laquelle le pouvoir autocrate fait peu de cas de ses citoyens. Ce crime au nom de la démocratie, n’ayant ironiquement que peu d’effet sur l’illusion d’une transition vers la démocratisation de la politique coréenne. Bien au contraire... l’histoire nous apprenant que la succession de Park sera marquée d’une autre tragédie, encore peu évoquée par le cinéma coréen, si ce n’est par le touchant A Petal (1996) du trublion Jang Sun-Woo : le massacre de Kwangju [6].

Grâce à une audace formelle et narrative brillante, Im Sang-Soo revisite une période trouble de l’histoire politique de son pays avec une profonde intelligence. Film politique décapant, The President’s Last Bang flirte avec les genres avec bonheur et irrévérence, dévoilant tout en divertissant. Souhaitons au cinéaste, qui comble à chaque film nos attentes, tout autant qu’au cinéma coréen, qu’il remportera son combat contre la censure, car ce dernier “coup” vaut un coup de maître !

Sortie nationale le 12 octobre 2005.

[1Les 4 minutes de coupes faites au film consistent en images d’archives montrant des manifestations anti-gouvernementales lors du générique, alors que l’épilogue doit se terminer sur les funérailles du président. Ce nouveau cas de censure, n’est toujours pas réglé et le réalisateur (tout comme nous), ne désespère pas de pouvoir projeter son film dans son intégralité.

[2La KCIA, équivalent de la CIA de Corée du Sud, fût fondée le 19 juin 1961 par le président Park Chung-Hee et devint un instrument de contrôle politique.

[3Kim Jae-Gyu, le chef des services secrets de l’époque, dont le crime demeure entouré de mystère était un pro-japonais, et ancien pilote kamikaze volontaire pour Hirohito.

[4C’est la chanteuse du groupe Jaurim, l’un des tout meilleurs groupes de rock coréens, dont une des chansons clot le film.

[5La Maison Bleue, dont l’architecture n’a rien du style coréen, fut édifiée sur la demande du troisième gouverneur japonais, Saito Mitoko, et fût le siège des gouverneurs japonais qui administrèrent la péninsule à partir de 1910 ; et symbolise d’une certaine façon le viol du peuple coréen.

[6Chun Doo-Hwan général arrivé au pouvoir à la faveur d’un putsch militaire, est un protégé de Park Chung-Hee. Il fût à l’origine du massacre de Kwangju, qui fit près de 2000 victimes, en répression aux manifestations dénonçant la loi martiale.

aka Gu-tte Gu-Saramdul | Corée du Sud | 2005 | Un film de Im Sang-Soo (Im Sang-Su) | Avec Han Seok-Gyu, Baek Yoon-Sik, Song Jae-Ho, Kim Yoo-Na, Jo Eun-Ji
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