The Proposition

Aaaah, le mythe du bon sauvage... Combien de fois cette sympathique créature s’est-elle retrouvée convoquée dans des œuvres intentionnellement humanistes débouchant presque immanquablement sur un discours si horriblement niais qu’il éveille en son récepteur comme une envie subite d’assassiner la terre entière : les idiots primitifs, les corrupteurs civilisés mais surtout les auteurs des œuvres en question, tellement gavés de bonnes intentions et de sentiments à l’unisson qu’on se demanderait presque si la flamme originelle de l’intelligence (ou de la raison) les a effectivement visités un jour. Pour leur défense, précisons tout de même que dès son apparition au XVIIIè siècle, cette figure fantasmée par l’occident n’a toujours été qu’un point de discorde voué au malentendu et à l’affrontement (les saillies férocement ironiques de Voltaire à l’encontre de la théorie Rousseauiste en sont un bien bel exemple). Et on le comprend puisque ce mythe est un peu le terreau sur lequel viendront fleurir les différentes idéologies des siècles à venir. Malheureusement pour le bon sauvage lui-même qui, par définition, n’en a cure. Mais comment pourrait-il en être autrement dès lors que le philosophe tente de construire un système intellectuel en s’appuyant sur des semblables qu’il entreprend d’emblée comme inférieurs (l’altérité, mes fesses) ? Autant l’animal pourra, sans trop s’en soucier, continuer de gambader joyeusement et tuer sans trop de scrupules pendant les dissertations enragées d’une autre race à son égard, autant l’homme qu’on vient faire chier chez lui rigolera doucement, s’il est de bonne humeur et que ses chaînes ne le serrent pas trop.

Car voyez-vous, le gros souci des œuvres en question est justement de prendre comme protagonistes principaux les bons sauvages eux-mêmes et de toujours leur opposer deux figures invariables : l’homme civilisé éclairé/ou au grand cœur et l’homme « trop » civilisé, celui que l’idéologie occidentale a tellement perverti qu’il en devient méchant, cruel, vil. Pouah ! Et si vous voulez, on se retrouve fatalement avec les mêmes procédés manichéens et sado-masochistes que les auteurs de mélo type La petite maison dans la prairie se sont efforcés de constamment renouveler (mais eux jusqu’à un absurde forçant le respect) pour arracher des larmes hebdomadaires à leurs téléspectatrices. Le bon sauvage se fait injustement martyriser par l’enfoiré civilisé sous le regard plein de pitié et de colère de l’homme bon (le point d’identification ; nous sommes tous des Charles Ingalls en puissance). C’est la catharsis. Mais un poil nauséabonde puisqu’au lieu de questionner, le spectacle renforce un peu plus encore les convictions de l’émetteur, qui ne manque jamais pour sa part d’être justement civilisé.

Alors bon, cette intro est très longue mais elle me semblait nécessaire pour apprécier à sa juste valeur et saluer comme il se doit cet incroyable petit film qu’est The Proposition. Premier scénario de Nick Cave porté à l’écran après une œuvre littéraire conséquente et de qualité (ne seraient-ce que les textes de ses chansons) , celui-ci continue d’explorer les obsessions thématiques de son auteur avec une pertinence, une intelligence et une absence de prétention qu’un qualificatif aussi pompier qu’ « admirables » s’impose sans concertation à ma plume plus généralement encline à laisser s’écouler une encre fielleuse. Car sous ses aspects de Western sec, The Proposition nous propose en fait de réfléchir un petit peu aux enjeux véritables de ce mythe du bon sauvage, sans regard condescendant et à la hauteur juste : celle de l’homme.

L’histoire, sommaire : Australie. Les frères Burns (Arthur, Charlie et le jeune Mikey) sont un gang de hors-la-loi prétendument responsable du viol et du meurtre sauvages d’une famille de colons. A l’issue d’un assaut musclé, le capitaine Stanley, le nouveau shérif fraîchement débarqué de son Angleterre natale, parvient à capturer Charlie et Mikey. Tout à son obsession de « civiliser ce pays », il propose alors au premier un marché pas facile : s’il ne veut pas voir son jeune (et gentiment demeuré) frère pendouiller lamentablement au bout d’une corde à Noël, Charlie doit retrouver Arthur, le vrai danger criminel de la famille, et le lui ramener pour une exécution en bonne et due forme. Charlie a donc neuf jours pour retrouver ce frère disparu et accepter de trahir cette « part de lui », jusqu’à la mort.

Classique, le motif de la trahison. Mais diablement efficace. Ici, je ne m’étendrai pas sur la remarquable qualité de l’écriture dramaturgique, dialogues en tête, ni sur l’interprétation parfaite du cast entier (très très dur de détacher un acteur en particulier), pas plus que sur la magnifique photo de Benoît Delhomme (chef-op de Klapisch entre autres) ou l’excellente réalisation de John Hillcoat. Pour en finir avec ça de suite, The Proposition possède toutes les qualités esthétiques et narratives pour en faire un divertissement hautement agréable. Tour à tour drame intimiste, western crade et poisseux, évocation historique, errance métaphysique, le film parvient à réunir tout cela sans jamais être bancal ou dispersé. The Proposition, à tous égards, est un film juste. Et au strict niveau du Western, c’est un peu le croisement bâtard mais gracieux de tous les plus grands auteurs ayant œuvré dans le genre : Ford, Leone, Corbucci, Sollima, Hellman... Bref, si vous aimez ça, c’est tête baissée. Mais si en plus, un de vos plaisirs coupables est de percer coûte que coûte le sous-texte du film, alors là c’est jackpot. (Aparté : J’ai lu en parcourant quelques forums que certains internautes déploraient un certain manque de profondeur dans ce film. Je pense qu’ils sont irrécupérables.)

Dès le générique, des photos nous sont montrées. Des photos d’aborigènes asservis par les colons anglais et irlandais venus habiter leur terre. Ces photos seront quasiment les seules choses que Cave et Hillcoat nous donneront à voir de la réalité historique. Elles sont des preuves irréfutables de ce qui s’est passé, elles sont le constat d’une situation objectivement appréhensible par les deux bords concernés. Car Cave est suffisamment intelligent pour savoir d’où il parle. Et c’est tout à son honneur d’avoir préféré nous parler de cet asservissement à travers une histoire ne mettant en scène que des White Men plutôt qu’en recourant à une vision pseudo-aborigène forcément viciée par le fait qu’il n’en est pas un. Alors diable, comment s’y prend-il ? Et bien voilà : le bon sauvage a toujours été appréhendé par deux caractéristiques majeures (celles de son appellation-même, d’ailleurs) : la bêtise et la dangerosité. Au risque d’oublier l’homme en lui. Et que nous montrent Cave et Hillcoat ? Un gang de trois frères : un idiot, un criminel et un homme qui (se) cherche. Et ce à quoi revient la proposition de la Loi, celle du colon civilisateur est bien de voir l’homme tuer la partie indomptable de son être pour sauver celle qui apparaîtra à ses envahisseurs comme pathétique. La pitié comme seul prisme pour envisager un peuple qu’ils ne connaissent pas. (Malheureusement, le film n’étant pas encore sorti en France, je ne veux vous donner d’exemples précis de scènes, de peur de gâcher la surprise).

Avec un message aussi beau et bien transmis, pas de surprise quant à la morale développée. Cave, qu’on aurait pu craindre un peu trop mystique, a semble-t-il évolué, en bon Faulknerien qu’il est, vers une position plus animiste (la chanson revenant tout au long du métrage enlève tout doute possible) que véritablement religieuse. Et niveau animisme, le bush australien n’a pas vraiment de mal à convaincre. On connaissait la crainte que cette nature démesurée et désertique pouvait engendrer, surtout à l’orée des années 80 avec l’émergence de Weir, Miller, Eggleston, etc.... Crainte de l’inévitable collision entre cette nature devenue inconnue pour l’homme et sa société trop éloignée, trop « contre-nature », justement. En nous la montrant au moment-même où l’industrie s’apprête à s’implanter, Hillcoat lui redonne toute sa calme majesté, faisant de la belle-image pour gorger le beau de sens. Et l’homme qui la parcourt y retrouve sa dimension, son humilité. En ancien punk qui sait d’où il vient, Cave se (et nous) projette à l’écran sous les traits d’Arthur, voyageur écorché et définitivement Outlaw, un anarchiste qui pourrait pencher vers le nihilisme s’il n’était pas si profondément humain (signalons au passage que 1 : le punk fait une très belle figure de lonesome cowboy ; 2 : le punk peut lui aussi se caractériser pour ses détracteurs par la bêtise et la dangerosité, Sid Vicious en étant le plus bel exemple). Cette humanité qui le caractérise et qui n’est pas de l’humanisme, qui n’est pas intellectuelle mais sensorielle, instinctive. Celle qui pousse à la solidarité, la fraternité, parce que nous sommes tous dans la même galère. Alors que le monde entre dans un nouvel épisode critique de son histoire - la globalisation - poussant en masse les occidentaux à appréhender avec simplisme des peuples différents pour aboutir à un génocide économique, le No Future pourrait reprendre de l’importance. Cave, de son côté, préfère l’envisager autrement, en une question simple mais essentielle : « What are you going to do, now ? ». Magnifique.

Australie / UK | 2005 | Un film de John Hillcoat | Avec Guy Pearce, Ray Winstone, Danny Huston, John Hurt, David Wenham, Emily Watson
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