The Taste of Tea

Délaissant l’urbanité présente dans ses deux - cultissimes - premiers long-métrages, Katsuhito Ishii s’en va filmer une chronique familiale au coeur de la campagne japonaise, distillant ses élucubrations fantaisistes à travers une galerie de personnages loufoques et attachants.

Dans une petite commune de la campagne japonaise, la famille Haruno vit à son rythme ses petits tracas de la vie quotidienne, au rythme du partage d’une tasse de thé. Sachiko, la fillette de six ans ne parvient pas à se débarrasser de son encombrant double, toujours plus envahissant. Son grand frère Hajime (Takahiro Sato) est obsédé par la nouvelle fille du lycée, Suzuishi (Anna Tsuchiya), alors que l’oncle Ayano (Tadanobu Asano) est de retour de Tokyo pour rendre visite à sa soeur et à la famille. La mère Yoshiko (Satomi Tezuka) tente un come-back dans le monde de l’animation, soutenu par le grand-père jadis ancien dessinateur émérite, qui lui donne des conseils en "character design" grâce à ses mimiques fantasques, prenant les poses de héros imaginaires. Le destin de ces êtres unis se déroule sous les yeux du père, Nobuo (Tomokazu Miura), hypnotiseur de profession, et la bienveillance d’un grand-père excentrique (Tatsuya Gasyuin), qui prépare une surprise étonnante à sa petite famille...

Avec sa construction en saynètes, son rythme lent, mêlant séquences d’animations colorées, plans fixes contemplatifs, ainsi qu’un humour surréaliste, The Taste of Tea est sans conteste le film le plus personnel de son auteur, pour la première fois issu d’un scénario original. Alors qu’il dévoilait clairement ses influences (Kitano, Tarantino...) lors de ses précédents opus aux montages dynamiques, Katsuhito Ishii adopte ici une approche différente, tant dans le traitement de ses personnages, que dans sa mise en scène ; signe d’une maturité s’affirmant avec sensibilité. Plus que jamais, il s’attache aux personnages, prenant le temps de décrire les petits évènements qui bouleversent la quiétude de leur vie quotidienne, tout autant que leur vie intérieure. A l’aide de plans occasionnellement longs, pour un auteur issu de la publicité, du vidéo-clip et de l’animation ; il laisse respirer ces êtres, accordant leurs vies au paysage environnant. La nature est ici au centre du film ainsi que la saison du printemps, reconnaissable aux fameux cerisiers en fleurs qui illuminent l’ouverture du récit. Loin d’être uniquement illustrative ou cliché, cette nature s’harmonise parfaitement avec l’intériorité des personnages, depuis la beauté verdoyante des rizières, ou un couché de soleil soulignant la disparition paisible du grand-père, en passant par l’inquiétante forêt, théâtre du conte scatologique, et des souvenirs d’enfance d’Ayano.

Aussi si l’on peut y voir une lointaine parenté avec Ozu - Myazaki et son Totoro seraient ici plus seyants - c’est plutôt dans le rythme de certaine séquences, et le sens de l’observation des moments partagés en famille au rythme d’une tasse de thé. Le traitement de la famille étant ici d’une perspective radicalement différente, autant du maître, que de la génération actuelle, plus encline à filmer la décomposition et l’éclatement (Visitor Q de Miike ou Crazy Family de Sogo Ishii), que la douceur champêtre d’une vie de famille unie. Alors que dans Voyage à Tokyo (1953), le grand-père était source de gêne pour la famille, chez Ishii, il est au coeur de l’histoire et c’est lui qui, par son exubérante personnalité, apporte une fraîcheur et une richesse dans la vie familiale, tout en veillant à la sérénité du foyer.

Interprété par son acteur fétiche, Tatsuya Gasyuin (Wakagashi dans Party 7 et Yamada dans Shark Skin Man and Peach Hip Girl du même Ishii), artificiellement vieilli pour l’occasion, le personnage du grand-père sert de pivot au récit. Il est tout à la fois joueur, observateur et complice. C’est grâce à ses conseils et ses poses fantasques, que la mère réussit son projet d’animation et trouve matière à inspiration. A l’image du diapason qu’il frappe régulièrement, comme pour s’assurer des bonnes vibrations qui l’entourent, il est à l’écoute des personnages qui semblent perdus dans leurs petits mondes (la fillette et son double, le frère et son amourette, la mère et ses dessins, le père et ses séances d’hypnotisme...) et maintient ainsi une communication indispensable, tissant un lien imperceptible.

Ludique, The Taste of Tea l’est assurément. Outre l’univers manga dans lequel baigne le film, le jeu de Go est aussi un autre élément central du film. Lorsque le jeune Hajime apprends que Suzuishi décide se s’inscrire au club de Go du lycée, il retourne chez lui à bicyclette à toute trombe (dans une scène comique et touchante, symbole de la fièvre adolescente) pour se ruer sur son jeu et pratiquer le Go avec son père, empruntant un peu plus tard des livres sur le sujet à la bibliothèque. Le jeu devient le moyen d’approcher la fille de ses rêves, tout autant que le partage d’un moment d’intimité familiale entre père et fils.

Anti-dramatique au possible (la disparition du grand-père est vécue avec un naturel déconcertant), cette chronique familiale n’en est pas moins divertissante et touchante. Touchante par son traitement et sa poésie, et divertissante par ses excès et sa fantaisie surréaliste. Katsuhito Ishii se livre ici à de multiples expérimentations visuelles avec parfois beaucoup de bonheur, comme le plan symbolique du train (réceptacle des rêves) traversant le front de Hajime, qui évoque Magritte autant que le Voyage de Chihiro ; ou les apparitions plus conventionnelles, de la jumelle énorme de Sachiko, exception faite de la scène finale dont le dénouement n’a rien à envier au Miike de Dead or Alive. Les séquences animées comme le visionnage des rushes en présence de l’équipe, étant prétexte à un collage de références, parfois trop marquées par l’univers otaku.

Si les références manga foisonnent, elle servent pourtant habilement la poésie autant que les délires loufoques d’un Ishii, dont l’imaginaire semble encore plus débridé que ceux de ses personnages. La séquence de pose des deux cosplayers dans le train, au son d’un riff heavy metal, est assurément destinée à devenir culte, sans parler de la séquence musicale de la chanson Yama Yo qui ferait passer Bézu et Carlos pour des chanteurs à texte ! L’humour, constamment présent, joue ici sur tous les registres, du comique de répétition avec le jeu de cache-cache entre le grand père et Sachiko, au comique de geste avec le tabassage du mangaka par sa jeune assistante, en passant par l’humour scato du conte d’Ayano.

La galerie de personnages qui enrichissent cette rêverie farfelue étant servie par l’interprétation remarquable de ses acteurs, au premier rang desquels Tatsuya Gasyuin personnage fantasque - à l’écran comme à la ville - et à la gestuelle étonnante. Tadanobu Asano, fidèle collaborateur d’Ishii, est une nouvelle fois excellent dans un rôle plus complexe que les apparences de son jeu tout en retenue, jouant aussi d’une touchante timidité dans sa rencontre avec son ex-fiancée interprétée par Tomoko Nakajima (mythique interprète depuis plus de 20 ans de la série TV japonaise Kita no kuni kara). The Taste of Tea est aussi émaillé de toute une série de cameos allant de celle du chanteur des SMAP Tsuyoshi Kusanagi en assistant projectionniste, à Susumu Terajima en fantôme de yakuza sanglant coiffé d’un étron, en passant par le réalisateur Hideaki Anno en personne (Neon Genesis Evangelion, Cutie Honey).

Enveloppant cette fantaisie poétique, signalons la musique du groupe japonais Little Tempo dont le subtile mélange de sonorités douces et cristallines, du steel pan aux rythmes mélangeant dub, reggae et world parvient à consolider l’onirisme d’ensemble.

Si un parfum très J-pop et manga flotte sur The Taste of Tea, il n’en est pas moins profond par son attachant et sensible regard porté sur ses personnages, à l’intériorité plus riche qu’il n’y parait. Preuve que le Japon a su depuis longtemps concilier culture populaire et ambition artistique. Capable de rassembler les otaku fans d’anime et les cinéphiles amateurs de chroniques familiales japonaise contemplatives, The Taste of Tea est assurément un bonheur au goût suave, à savourer d’urgence !

Dimitri Ianni | 24.11.2004 | Japon

Film projeté dans le cadre du festival AsiExpo Paris.

B.O. du film disponible en CD (au Japon) chez Speedstar Records distribué par Victor Entertainment

Aucun DVD du film disponible pour le moment. Il existe un DVD japon (zone 2) de la vidéo de la chanson Yama Yo disponible chez Big Time Entertainment.

Site du film : http://www.chanoaji.jp
Sites du groupe Little Tempo ayant signé la B.O. (en japonais) :
http://www.jvcmusic.co.jp/speedstar/littletempo/
http://www.avexnet.or.jp/littletempo/

Sortie en salle attendue en France à l’horizon 2005.

aka Cha No Aji | Japon | 2004 | Un film de Katsuhito Ishii | Tadanobu Asano, Maya Banno, Takahiro Sato, Satomi Tezuka, Tomokazu Miura, Tatsuya Gasyuin, Ikki Todoroki, Tomoko Nakajima, Anna Tsuchiya, Kirin Kin, Emi Wakui
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