The Warlord

Enfant chéri de la Shaw Brothers pour laquelle il réalisa près de 80 films, Li Han-Hsiang partage avec son compatriote et ami King Hu, une même culture et érudition pour la chine traditionnelle qui en font un réalisateur unique de fresques épiques et de Huangmei diao [1]. Revenant au berceau de la Shaw Brothers après avoir crée sa société de production à Taiwan pour y tourner quelques films à caractère social, il se tourne vers la satire avec The Warlord, caricature d’un chef de guerre magistralement interprétée par Michael Hui, future star de la comédie Hong-Kongaise.

Le film repose en grande partie sur l’interprétation de Michael Hui, à l’époque vedette du petit écran où il officiait avec ses frères, se cantonnant à jouer les comiques. Grâce à Li Han-Hsiang, qui l’utilise ici à contre-emploi, il mêle le comique à la tragédie en restituant toute la dimension grotesque du personnage dans cette farce sur le pouvoir ; révolutionnant par là même la comédie Hong-Kongaise.

Délaissant les fresques sur la Chine classique, Li Han-Hsiang ancre sa comédie dans un contexte historique bien réel et plus proche du spectateur. Soudoyé par les Russes en pleine guerre russo-japonaise au début du XXème siècle, Pang Ta-fu (Michael Hui), un brigand chauve, sans éducation et distrait, reçoit la province du Shantung (région côtière du nord-est de la Chine) en récompense de sa victoire sur les japonais. Il s’y installe et y règne en despote, exerçant une justice impitoyable et expéditive. La façon dont il juge une affaire de viol est des plus douteuse et fera certes fuir les féministes, mais reste malgré tout un sommet de l’humour noir. Li Han-Hsiang force volontairement le trait de son personnage le rendant tantôt ridicule, tantôt antipathique voir tragique.

En grand esthète, Li démontre tout au travers du film, un souci de précision historique tant dans les évènements qui se déroulent en toile de fond que dans les décors - preuve encore une fois du soin qu’il apporte à la crédibilité de cette farce, qui contribue également à la pertinence de la satire politique et humaine du film. Lors d’une scène mémorable, Pang reçoit l’ambassadeur russe ainsi que l’ambassadeur japonais au cours d’une réception fastueuse, entouré de ses concubines qui le trompent ouvertement avec les gardes et officiers présents. La visite impromptue de son père biologique est l’occasion d’un cours désopilant sur la flûte birmane. Li Han-Hsiang peut faire admirer ses qualités de metteur en scène à travers une débauche de couleurs dans les décors et les costumes, sans oublier la musique, rappelant les grands films épiques de la Shaw Brothers.

Le mélange des genres, bien volontaire, rend ici toute sa singularité au film. Sur un fond historique, Li Han-Hsiang n’hésite pas à introduire des éléments de la comédie, du film d’aventures, du film de guerre et d’espionnage ; allant même jusqu’au film érotique. La scène d’amour, quoique douteuse, entre le traducteur de l’ambassadeur japonais et la 4ème concubine (Tina Ti) semble d’ailleurs être plus un prélude à sa courte incursion dans le genre. En effet, Li, éternel pionnier du cinéma, lancera au même moment la tendance des films érotiques softs avec Legends of Lust (1972) et The Golden Lotus (1974).

Le comique visuel de Hui est une vraie trouvaille : on peut deviner le sens de son jugement à la façon dont il frotte son crâne chauve avec son mouchoir. Cela nous rappelle les tentatives osées à l’époque par Kurosawa dans le mélange des genres lorsqu’il utilise le comique Ennoken dans Les hommes qui marchent sur la queue du tigre, ou encore, Pasolini utilisant le comique italien Totò pour sa fable politique Des Oiseaux Petits et Grands.

Outre le premier degré comique du film, c’est aussi sa lecture politique qui en fait son intérêt. Comme Kurosawa, Li eut maille à partir avec les censeurs Taiwanais, qui pensaient à tort que Pang était une caricature peu flatteuse de Tchang Kai-chek. Sans extrapoler aussi loin, les sous-entendus satiriques sont bien présents tout au long du film. Li critique ouvertement les visées impérialistes des voisins japonais, qui recueillent Pang une fois celui-ci expulsé de Chine et le maintiennent, au seul motif d’empêcher la réunification de la Chine. Il n’est pas tendre non plus avec l’armée qui est décrite comme corrompue, couarde et intrigante. La scène du pillage du tombeau de "l’Impératrice Douanière" par l’armée de Pang, cache à peine la dénonciation des travers de la révolution culturelle chinoise, dont le communisme a achevé d’aliéner le peuple aux traditions de la Chine. Li n’exonère pas non plus ce peuple qui se laisse berner par Pang et l’acclame lorsque celui-ci blasphème ouvertement le "Roi Dragon" à cause de la sécheresse persistante dans la région ; et à coups de canons, provoque la pluie miraculeusement. L’époque, qui était aux combats politique pour les exilés chinois (le mouvement Diaoyutai [2]) n’était sûrement pas étrangère au choix du sujet.

Si à peu près personne n’est épargné dans cette satire sur le pouvoir et la guerre, on regrettera néanmoins le manque de cohésion du scénario, qui semble être plus un prétexte à l’accumulation de sketches au demeurant forts réussis. De même la mise en scène pesante et l’utilisation intempestive des zoom apparaissent un peu dépassées. Il n’en reste pas moins que l’on jubile d’un bout à l’autre face à la truculence du comique de Hui, en grande verve.

Dimitri Ianni | 15.07.2004 | Hong Kong

Diffusé à Paris dans le cadre d’une rétrospective Shaw Brothers qui s’est tenue à l’UGC des Halles du 30 juin au 13 juillet 2004, The Warlord est disponible en DVD HK.

[1Genre cinématographique chinois par excellence, inspiré des opéras traditionnels, il a été principalement développé au cinéma par la Shaw Brothers, représentant le "rêve chinois" au travers d’une Chine grandiose et traditionnelle.

[2Les îles Diaoyutai (Senkaku en japonais) situés au sud d’Okinawa sont l’objet d’une vive dispute entre la Chine, Taiwan et le Japon à propos de leur souveraineté, depuis les année 70 et leur restitution au Japon par un accord signé avec les Etats-Unis ; ce qui à l’époque, engendra de violents mouvement de protestations de la part des étudiants de Taiwan et Hong-Kong.

aka Da jun fa | Hong Kong | 1972 | Un film de Li Han-Hsiang | Avec Michael Hui, Lily Ho, Tina ti, Tsung Hua
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