The Way We Are

The way we should be.

La dernière fois que j’ai arpenté, par caméra interposée, le quartier de Tin Shui Wai, c’était à l’occasion du Besieged City de Lawrence Lau. Le réalisateur de Spacked Out y suivait le désœuvrement d’enfants livrés à eux même dans une cité destructrice, avec force nihilisme, dépeignant un carcan sordide dans lequel la famille était sphère de violence et aliénation, les adultes absents. C’est une démarche pour le moins opposée qu’adopte en 2008 Ann Hui pour le maintes fois primé The Way We Are. La grande dame du cinéma HK, délaissant toute critique socio-culturelle, y cadre la « Cité de la tristesse » de façon à réfuter son surnom, prenant soin de la baigner de lumière, de lui offrir un horizon, de ne jamais étriquer ses intérieurs. L’enfance n’est plus délaissée, les adultes reprennent vie, et le quotidien peut asseoir ses satisfactions simples.

La simplicité est en effet ce qui guide The Way We Are. Ann Hui suit le quotidien de Kwai, courageuse veuve employée dans un supermarché, qui vit avec son fils introverti, Cheung Ka-on. Sa rencontre avec grand-mère Leung, une vieille femme qui vit seule dans leur immeuble et rejoint les rangs de ses collègues, va lui permettre de construire une amitié à même de saupoudrer ses journées de quelques contentements humains.

The Way We Are, bien qu’œuvre de fiction, ressemble à s’y méprendre à un documentaire. Le film est dépourvu de véritable enjeu narratif, et seuls les délicats mouvements de la caméra, qui n’adoptent jamais, même le temps d’un repas, un point de vue statique, permettent de déceler l’artifice de la mise en scène. Lentement, avec une attention qui n’a jamais la prétention de l’omniscience, Ann Hui observe Kwai au travail, contemple la gentillesse laconique de Ka-on, regarde la solitude de grand-mère Leung s’égrener entre deux repas qui rythment son ennui…

Pourtant, The Way We Are n’est jamais ennuyeux ni terne ; le cadre offre beaucoup de détails qui construisent, en silence, la sphère affective et l’émotion des protagonistes. Ainsi la comparaison tacite entre les murs de l’appartement de Kwai, couverts de posters de manga et anime, et ceux du logement de Leung, ornés de vieilles photos en noir & blanc, explicite-t-elle de façon subtile la présence chérie de l’enfance chez l’une, son absence chez l’autre. Leung a bien un petit fils, mais celui-ci, depuis le décès de sa fille, vit hors de Tin Shui Wai et lui est inaccessible. Un manque sur lequel Ann Hui insiste, avec douceur, en s’attardant, si peu, sur un téléphone qui ne sonne pas, incarnation de l’absence de communication.

La famille de Kwai, elle, ne la tient aucunement à l’écart : c’est plutôt l’inverse qui se produit. Ses frère et sœur vivent eux aussi une vie plus luxueuse hors de la cité, aussi Kwai ne ressent-elle avec eux qu’un lien ténu, pour autant sans animosité, qui ne saurait vibrer comme celui qu’elle tisse, par le biais de quelque attention ou service rendu, avec Leung. Même sa mère malade, Kwai ne ressent pas le besoin d’aller la voir à l’hôpital. Pas qu’elle s’en désintéresse, mais elle sait que d’autres veillent sur elle, avec plus de moyens. La veuve préfère vivre à son échelle, reconstruire une cellule familiale cohérente avec son environnement – certainement pour se soustraire à toute notion de jalousie, de pitié, et prendre la vie comme elle est.

Ce tableau d’humanité positive, c’est celui d’une maturité affective, qui est autant celle des deux femmes du film que celle, sans cesse confirmée, de la réalisatrice Ann Hui. Il y a bien une pointe de tristesse – comme lorsque Kwai se résout à jeter un pantalon de son défunt mari (l’une des plus saisissantes scènes du film, de par sa justesse contenue) – mais elle n’entache en rien la force tranquille de vie à l’écran, la consolide plutôt. La jeunesse incarnée avec nonchalance par Ka-on, en attente de résultats scolaires, peut paraître stationnaire, mais elle est en réalité toute entière dévouée au soutien des ainés, et surtout de sa mère, sans la moindre hésitation. Dans sa simplicité, The Way We Are, élan discret de solidarité, familiale et sociale, de bienveillance désintéressée, dans lequel savoir recevoir est aussi important que savoir donner, est un incroyable rayon de soleil, qui enrobe le spectateur de sa chaleur optimiste ; cinéma de l’essentiel, cinéma essentiel. Merci, madame Hui !

Akatomy | 7.03.2012 | Hong Kong

The Way We Are est sorti le 6 mars 2012 en DVD chez Spectrum Films.
Remerciements à Antoine Guérin et Spectrum Films.

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