The World

The World is not theirs.

Quatrième film de fiction de Jia Zhang Ke (JZK), The World est le premier à recevoir l’imprimatur de la censure chinoise. Guère emballé par son précédent long métrage sur la jeunesse chinoise, Plaisirs Inconnus, ce nouveau portrait de groupe m’a en revanche conquis.

JZK poursuit sa radiographie des dernières grandes (r)évolutions économiques et sociales de la Chine, et leur impact sur la jeunesse. Après la sortie de la révolution culturelle dans Platform, puis l’échec de l’économie planifiée dans Plaisirs Inconnus, il s’attaque ici à la phase actuelle du capitalisme triomphant. La dictature de l’argent a supplanté celle du prolétariat.

Le réalisateur dévoile la réalité sociale qu’occultent les signes ostentatoires du miracle économique. Le parc à thèmes avec ses décors clinquants, représentant les principaux monuments de la planète, en constitue la métaphore. JZK nous introduit dans ses coulisses nettement moins glamours.

Le réalisateur ne fait pas mystère de ses intentions. Au moment où son nom apparaît sur l’écran, la silhouette d’un chiffonnier se détache sur le fond de la ligne de crête des nouveaux immeubles de la banlieue de Pékin et des attractions du parc.

Au travers des relations entre Tao, danseuse dans ce parc, son petit ami, Taïsheng, chargé de la sécurité, et leur entourage, le réalisateur dresse un portrait de ces jeunes provinciaux chinois montés à la capitale pour trouver un gagne pain.

L’opposition ombre/lumière de la réalité chinoise décrite dans le film se retrouve également dans la photographie. Aux feux de la rampe répond la quasi obscurité des scènes de la vie ordinaire. Les scènes d’intimité entre Taisheng et Tao dans les chambres d’hôtels sont fréquemment éclairées par les seules appliques murales de la pièce, laissant quasiment dans le noir le personnage le plus éloigné.

A l’image de ses précédents films, Jia Zhang Ke utilise dans The World une structure scénaristique lâche, dont l’ancrage central est la relation entre ces deux personnages. Autour d’eux gravitent leurs collègues de travail, des gens de leurs villages, et même des immigrantes russes. A l’aide de ces multiples histoires, développées ou à peine esquissées pour certaines, il brasse une multitude de thèmes : naissance, mariage, mort, exil interne et extérieur, rupture, retrouvailles... Il dépasse le simple cadre de la Chine pour toucher à l’universel et me, nous toucher.

Le metteur en scène nous livre une vision sombre de la vie de ces hommes et de ces femmes - même si d’anciennes solidarités subsistent, entre personnes du même village, ou que d’autres se dessinent, avec les immigrés qui partagent le même destin. L’Empire du Milieu a rejoint le village global et n’est plus seulement une terre d’émigration, mais aussi d’immigration.

JZK se veut dénonciateur, mais ne se livre pas pour autant à une démonstration. Il glisse aussi dans son film des notes de poésie. Comme ce plan d’un immeuble en construction, dont les pylônes hérissés d’armatures métalliques ressemblent à une forêt de béton. Ce lieu est pourtant celui de l’un des drames du film.

Le “choix” de la victime ne doit rien au hasard : la nouvelle société est sans pitié pour les êtres les plus faibles. Elle engendre aussi de nouveaux comportements, qui sont suscités par l’ambition et la convoitise. On n’hésite plus à utiliser des raccourcis pour parvenir à ses fins. L’argent, nouveau Graal, quand il apparaît à l’écran, est connoté négativement. Il est le fruit de la mort - dont il est aussi une des causes -, des petits trafics ou des vols...

Jia Zhang Ke s’autorise une liberté de ton pour le moins bienvenue dans sa mise en scène. Nouvelle tendance dans le cinéma actuel ? Le réalisateur intègre des séquences animées dans ce film de fiction. Ces séquences fonctionnent ici comme une ouverture sur le monde intérieur de Tao.

Le couple protagoniste de The World se trouve à la croisée des chemins, à l’image d’une Chine dont l’écart de richesse entre les villes et les campagnes ne cesse de s’accroître. Il existe des tentations et des tensions, avec un risque d’implosion, mais il est encore temps de construire quelque chose ensemble.

Lire aussi l’interview de Jia Zhang Ke et Zhao Tao.

NB : La chronique de ce film est basée sur la version longue de 138 minutes présentée à Créteil lors du festival "Journées Cinématographiques Dionysiennes". Merci à Olivier Pierre. La version définitive de 110 minutes a été présentée en compétition officielle - recevant le Lotus du meilleur scénario - lors de la septième édition du Festival du film asiatique de Deauville.

aka Shi Jie | Chine | 2004 | Un film de Jia Zhang Ke | Avec Zhao Tao, Chen Taisheng, Jing Jue, Jiang Zhongwei
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