Time

Le visage d’une autre.

Après l’impression décevante du discours mièvrement mystique de l’Arc, Kim Ki-duk nous revient avec un treizième long métrage, bien décidé à reprendre un souffle dont la force semblait s’être dissoute dans cette parenthèse peu convaincante. Délaissant l’îlot du vieux rafiot flottant de l’Arc et ses marginaux, le cinéaste replonge au coeur de la société de ses compatriotes, pour y décrypter la nature éphémère du désir, au chevet du couple moyen, tout en offrant une nouvelle pièce à la cohérence d’une oeuvre personnelle et sans compromis.

Seh-hee est passionnément amoureuse de Ji-woo, mais après deux ans de vie commune elle sent le désir de son compagnon faiblir. Toujours plus jalouse elle ne supporte plus qu’il regarde une autre femme, alors que Ji-woo ne réussit plus à l’aimer comme avant. Désespérée elle décide de disparaître subitement, à la faveur d’une intervention chirurgicale, dans l’espoir de prendre un nouveau visage afin de séduire son homme comme au premier jour. Cette absence plonge Ji-woo dans la solitude et la désolation, l’incitant à retourner sur l’île dans laquelle ils vécurent des moments heureux. C’est à cette occasion qu’il rencontre une femme mystérieuse qui fera basculer sa vie.

Avec ce nouvel opus, Kim Ki-duk délaisse les marginaux dont il affectionne tant la compagnie pour retourner auprès des classes moyennes dont il avait visité les appartements dans Locataires (explicitement cité ici, le jeune protagoniste étant en train de monter le film). L’oeuvre de l’auteur n’est pas une simple dénonciation de ce que la chirurgie plastique offre sur un plateau : le rêve d’une beauté conditionnée et artificielle. Même s’il critique implicitement le recours trop fréquent de ses compatriotes à cette pratique désormais répandue à toute l’Asie, sa préoccupation est celle de l’inexorabilité du temps qui passe, et de son effet sur le désir. Comment il altère la passion, l’étouffe, l’asphyxiant peu à peu au sein du couple.

Time est une oeuvre bavarde au regard des précédents films de l’auteur. Celui-ci tente de décrypter les relations du couple, montrant les doutes et les angoisses d’une femme qui s’interroge sur la pérennité de l’amour de son compagnon. Ce temps qui passe est aussi cyclique, à l’image d’autres oeuvres du cinéaste, comme le révélera le récit.

En faisant le choix de changer de visage, Seh-hee choisit également l’oubli, durant les six mois nécessaires à sa convalescence, et met ainsi à l’épreuve l’amour de son compagnon à travers son absence. Cette absence se traduit pour Ji-woo en solitude et désespoir, cherchant tant bien que mal à se conforter dans les bras d’autres femmes, avant qu’il ne fasse un voyage sur les lieux de son bonheur passé. Le temps est autant l’épreuve du désir, que le responsable de sa perte chez l’homme. Mais comme souvent chez l’auteur son propos s’exprime dans l’extrémité.

Extrémité de cette femme qui va jusqu’à changer de visage pour reconquérir son homme, et nous entraîne sur les pentes de la folie. Folie engendrée par une quête d’identité qui se heurte au paradoxe - Seh-hee le rend coupable de l’avoir trahie avec son double -, tout en résonnant au coeur d’une Corée contemporaine qui se cherche un visage. Au delà de l’amour, c’est de l’altérité et du rapport à l’autre que nous parle le cinéaste.

Kim Ki-duk, dont le sens esthétique pictural verse volontiers dans l’abstraction et la métaphore symbolique - les drapés autour du visage de Seh-hee renvoyant aux "Amants" de Magritte -, se perd parfois dans la pesanteur de ses symboles statiques. Le voyage sur l’île de Mo [1] étant ici l’occasion, à travers la représentation des sculptures ornant le parc de l’île - autre symbole récurrent -, de souligner les différents stades de l’amour, tels que les deux mains géantes embrassant les amoureux, d’où s’échappe un escalier métallique vers le ciel, suggérant une quête d’infini. Même si le cinéma de Kim Ki-duk est profondément ancré dans le réel, sa narration tend à l’abstraction poétique, préférant le silence ou le minimalisme d’une mélodie simple, aux traits forcés du sentimentalisme sirupeux qui contamine souvent les oeuvres de ses collègues. Avec Time il parvient par moments, malgré le grotesque de certaines images - le masque que porte Seh-hee avec la photo agrandie de son ancien visage -, à transcender le langage par des plans simples, adroitement servis, oeuvrant ainsi au niveau du ressenti.

Le cinéaste touche en réalité à l’universel même s’il ne s’adresse pas à toutes les sensibilités, la violence de Time renvoyant parfois à la dureté de Bad Guy. A travers la quête d’identité de ses personnages déboussolés par leurs désirs de possession de l’autre, leur incapacité à communiquer, l’auteur se fait l’écho du désir mimétique au sens Girardien, celui qui nous pousse à désirer ce que l’on ne possède pas, ce que l’autre désire par imitation... ce piège sociétal fatal.

Avec Time Kim Ki-duk nous offre une histoire d’amour tragique et désespérée sur l’inéluctable effet du temps qui passe. Notre seul salut étant d’en comprendre la nature et de l’accepter. L’auteur semble ici puiser le matériau d’un nouveau départ, ajoutant une nouvelle pierre à une oeuvre qui ne cesse de surprendre par sa capacité de renouvellement.

Dimitri Ianni | 27.11.2006 | Corée du Sud

Disponible en DVD Coréen chez KD Media (zone 3, Dolby Digital 5.1 Surround, image Widescreen 1.85:1, NTSC) avec sous-titres anglais optionnels.

[1Le parc de sculptures de Baemigumi, qui héberge les oeuvre du sculpteur Lee Il-ho, est un lieu touristique popularisé par les séries TV Full House et Winter Sonata. Il se trouve sur la petite île de Mo, proche de la ville aéroportuaire d’Incheon, à une quarantaine de kilomètres de la capitale, Séoul.

aka Shi gan | Corée du Sud | 2006 | Un film de Kim Ki-Duk (Kim Gi-Deok) | Avec Ha Jung-woo, Sung Hyeon-a, Park Ji-yeon, Seo Yeong-hwa
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