Tiresia

Cannes 2003 par Lester D. Shapp - Mon coup de cœur

Repêché en dernière minute, sélectionné in extremis en compétition, Bertrand Bonnello a contribué à rendre intéressante une sélection un peu fade. Le pari était d’importance : adapter à notre époque le personnage de Tirésias, connu, au travers des écrits de Sophocle et d’Hérodote, pour deux particularités successives.

Tout d’abord, Tirésias est le seul être qui a été successivement homme et femme. C’est le thème traité dans la première partie du film de Bonnello : or, qui, de nos jours, incarne mieux cette transformation que les transsexuels ? C’est donc le parti que prend le réalisateur, qui met une créature "plus parfaite que la réalité", un transsexuel brésilien du nom de Tiresia, entre les mains de Terranova, un esthète fasciné par l’androgynie. Les scènes d’enfermement, si elles ne sont pas violentes physiquement, sont néanmoins très lourdes et impressionnantes, servies par une photographie soignée et très sombre, parfaitement maîtrisée. Le retour à l’état d’homme, qui existait dans les textes antiques parlant de Tirésias, se fait progressivement en raison de la privation d’hormones à laquelle est soumis Tiresia. Cela précipite le basculement vers la deuxième phase de l’histoire.

Cependant, alors que Tirésias avait été rendu aveugle par Héra, furieuse qu’il ait donné raison à Zeus dans une querelle qui les opposait (qui, de l’homme ou de la femme, a le plus de plaisir dans l’acte sexuel, se demandaient les deux dieux. "La femme en prend neuf fois plus", répondit Tirésias, qui avait eu les deux expériences), c’est Terranova qui crève les yeux de Tiresia pour le "punir" de redevenir homme. Il l’abandonne dans un bois où il est retrouvé par une jeune fille (dans l’Antiquité, le devin Tirésias était accompagné d’un jeune homme) qui le recueille. Tiresia reçoit bientôt, en esprit, des images. Elles se révèlent être prémonitoires, et nombreux sont ceux qui ont recours à ses dons divinatoires.

L’église s’intéresse rapidement au cas, et dépêche un prêtre chargé de mener une enquête.

Je ne veux pas révéler la fin du film. Je dirai simplement que c’est celui des 36 films que j’ai vus à Cannes qui m’a le plus touché, le plus remué, le plus pris aux tripes. Et pas seulement à cause de la violence de la scène au cours de laquelle Tiresia devient aveugle ou des suivantes, très impressionnantes également. Mais parce qu’il a la profondeur, le poids, la majesté d’une tragédie antique. Une fois encore, l’utilisation de la lumière y est magnifique (sombre tant que Tiresia voit physiquement, l’image devient claire dès lors qu’il devient aveugle et ne voit plus que les images prophétiques qu’il ne commande pas) et l’interprétation excellente. Laurent Lucas (Harry, un ami qui vous veut du bien, Qui a tué Bambi ?) est impressionnant dans le rôle de Terranova, de même que Clara Choveaux et Thiago Teles incarnent de manière très juste les deux faces du rôle-titre. Enfin, Celia Catalifo, dans le rôle très difficile de la jeune femme muette qui prend soin de Tiresia, apporte une note de douceur dans un film globalement très rude.

Un seul bémol : le fait que Laurent Lucas joue également le prêtre, alors qu’il ne s’agit ABSOLUMENT pas du même personnage que dans la première partie du film. Ce chiasme deux acteurs pour un personnage / un acteur pour deux personnages est un peu gênant, dans la mesure où il entraîne le spectateur dans une fausse piste et fait se poser des questions qui n’ont pas lieu d’être (je me suis, par exemple, demandé pourquoi Tiresia ne reconnaissait pas son tortionnaire)... En dehors de ce petit écueil, Bertrand Bonnello a réussi, à mon avis, un petit chef-d’œuvre qui aurait mérité mieux qu’une absence totale du palmarès.

Tiresia devrait sortir sur les écrans français le 8 octobre 2003.

France / Canada | 2002 | Un film de Bertrand Bonello | Avec Laurent Lucas, Clara Choveaux, Thiago Teles, Célia Catalifo, Lou Castel
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