Tôkyô Zonbi

Tokyo of the dead meets Dumb & Dumber.

Si les zombies ne sont pas particulièrement populaires au japon, la faute à tous ces esprits qui hantent le cinéma d’horreur japonais - ce qui s’explique parfaitement culturellement -, de récents et louables efforts ont pourtant tenté de raviver leur flamme auprès de la jeunesse avide de sensations. De l’underground rebelle et punk Wild Zero, à l’action-gore Junk, en passant par le survolté Versus, sans oublier le serafuku-zombie (zombie en costume d’écolière) du Z-issime Stacy... bref, la volonté de “japoniser” la créature-mythe d’origine antillaise (se reporter au chef d’oeuvre de Jacques Tourneur I walked with a Zombie, 1943) n’a pas manqué d’attirer l’attention de SdA, et ce n’est pas la recrudescence récente des avatars du genre et autres remakes pourtant réussis, qui parviendra à épancher notre soif en la matière.

Parmi les rares tentatives réussies osant parodier le genre, le récent Shaun of the Dead laissait augurer d’un filon à creuser. Seulement voilà, nous sommes au Japon et plus particulièrement à Tokyo. Les japonais, c’est bien connu, ne font rien à moitié... et encore moins comme tout le monde. Qu’ils fassent un film sur le base-ball, le golf, ou sur les camionneurs, leur traitement est souvent unique, surtout lorsqu’il s’agit d’humour, domaine culturel du particularisme par excellence. Les zombies n’y font heureusement pas exception. L’humour japonais ayant de plus une propension au non-sensique et à l’absurde - le rendant parfois hermétique au profane -, n’enlève rien au challenge endossé par Tôkyô Zonbi, s’imposer comme le film culte de l’année. Après les succès des ex-pubards et clippers ayants notamment signé Fantastipo, Survive Style 5+, et The Taste of Tea, sans oublier l’ovnipponerie Mayonaka no Yaji-san Kita-san, avec lequel notre sujet d’étude partage des traits communs, la hauteur de la barre était fixée.

Alertés par l’association inédite entre Tadanobu Asano, faisant toujours preuve d’un éclectisme exigeant, et Shô Aikawa, acteur sous-estimé et star incontestée du V-cinéma, il ne manquait plus qu’un sujet et un réalisateur pour réunir les prémisses d’un nouvel ovni. Le sujet fût de nouveau apporté par un manga, manne providentielle de la littérature la plus populaire de l’archipel abreuvant le cinéma nippon jusqu’à plus soif. L’adaptation du manga éponyme de Yûsaku Hanakuma [1] était pourtant loin d’être évidente, tant l’univers de ce dernier paraissait improbable et décalé. Les aventures de Afro et Hage (le chauve), passant leurs temps libre à s’entraîner au jiu-jitsu, ne sont que quelques éléments de cet univers barré, trash et comique, tracé par le trait volontairement brouillon et grossier de l’un des auteurs indépendants contemporains les plus singuliers de l’archipel. Au cas Hanakuma seul un alter-ego cinématographique digne de ce nom pouvait en relever le défi. Ayant préalablement soulagé Hideo Yamamoto [2] de l’écriture du script du chef d’oeuvrissime Koroshiya 1, Sakichi Satô [3] a ensuite plongé la critique mainstream française - décidément irrécupérable face au cas Miike -, dans la plus grande perplexité grâce au scénario énigmatique et non moins poétique du superbe Gozu. Ce dernier se voit enfin confier son premier métrage pour le cinéma, si l’on excepte le direct-to-video Gokudô deka (2003), un polar fortement teinté de lesbianisme.

Après avoir affublé l’acteur le plus hype du moment d’une perruque afro digne d’un Jackson Five des débuts, et transformé le jubilatoire Shô Aikawa en crâne d’oeuf lustré à la cire, il n’hésite pas à plonger son duo improbable au coeur d’une délirante fable comico-gore-non-sensique dont les zombies ne sont que la tapisserie enveloppant ce récit aux personnages non moins déconcertants. Mitsuo (Shô Aikawa) et Fujio (Tananobu Asano) campent ici deux ouvriers travaillant à l’usine d’extincteurs d’un quartier populaire de l’est de Tokyo (Edogawa), jouxtant un dépôt illégal d’ordures sobrement intitulé “Kuro Fuji” (le Fuji noir), tant ce dernier est contaminé par les déchets illégaux déversés par les usines environnantes, sans compter les disparitions et autres cadavres qui y sont enterrés. Tuant accidentellement leur patron lors d’une altercation avec ce dernier qui leur reproche de passer leur temps de travail à s’entraîner au jiu-jitsu, ces derniers se rendent sur les pentes du Fuji Noir pour y enterrer leur macchabée encombrant. C’est alors que les morts inhumés dans la montagne commencent à se réveiller, avides de chaire nipponne à croquer, contaminant à leur tour leurs victimes en zombies. Alors que Mitsuo ne pense qu’à enseigner à son jeune apprenti tout l’art du jiu-jitsu, une bande de zombies envahissent l’usine. Ces derniers doivent décamper à bord du camion de l’usine, lancés sur les routes du pays, afin d’échapper au cataclysme irréversible.

Tôkyô Zonbi apparaît avant tout comme la fidèle adaptation de l’univers complètement braque de son auteur original. De péripéties en péripéties, les aventures de ces Pieds Nickelés - l’humour Vuillemin en sus -, prennent vite une allure de buddy-movie, voire de road movie, quand les deux énergumènes se retrouvent sur la route, à bord du camion bariolé de leur société. Du côté des zombies, si Sakichi Satô reprend le thème de la ghettoïsation entre riches et pauvres à l’oeuvre dans Land of the Dead, il n’a en revanche jamais du visionner le remake de Dawn of the Dead signé Zack Snyder, tant les pauvres décérébrés sont maladroits, et d’une lenteur grotesque. Leurs déplacements tiennent plus du mongoloïde handicapé que du terrifiant mort-vivant, le maquillage grisâtre ridicule aidant. Leur apparition sur fond de riff rock nous plongeant dans la parodie la plus louftingue, le réalisateur n’hésitant pas à user d’effets gores cheaps pour illustrer quelques gags du plus mauvais goût (séquence de la pipe-castration faite à l’instit pédophile).

Si Tôkyô Zonbi est à première vue une grosse déconnade à cheval sur les genres, enveloppée de ce délicieux parfum non-sensique dont les japonais ont seuls le secret, il n’en demeure pourtant pas privé d’émotion, ni d’une certaine virulence critique, parfois simpliste - mais bien jouissive - quant à la société du spectacle dans laquelle nous vivons. Les zombies passent alors au second plan, l’auteur se concentrant affectueusement sur la relation amicale et fraternelle entre Mitsuo et Fujio (Tarantino y verrait à coup sûr une homosexualité latente). Alors que le récit vire au film d’anticipation, l’usage d’une séquence animée peu inspirée - on aurait aimé voir le style Hanakuma transposé en animation - montrant la disparition de Tokyo envahie par les morts-vivants, les humains survivants se retrouvent parqués en cabanons de bidonvilles pour les pauvres, et en condos luxueux pour les riches. Cette dichotomie orchestre la seconde partie - post apocalyptique - du film dans laquelle Mitsuo se voit contraint d’utiliser son art du jiu-jitsu afin d’offrir du divertissement à de vulgaires pétasses friquées, privées désormais d’audiovisuel, leur opium d’antan. La métaphore de l’artiste refusant le compromis sous-tend les combats burlesques voyant défiler psycho-zombie, zombie-vampire, ou encore un zombie borgne affublé d’un masque de gorille !

A l’instar de Bernie devenu emblème de l’outrance made in France, Tôkyô Zonbi déroule ses gags, du vulgaire au scato, en passant par une caricature d’homosexuel du show-bizz (interprété par le génial et exubérant Arata Furuta), ou encore de l’instit pédophile qui se fait massacrer à coups de pelle par son ancien élève. Les allusions pédophiles ne manquant pas, loin de là. Le compère et maître de Fujio le taquinant tout au long du film pour savoir si ce dernier s’est fait “mettre” ou non.

Au-delà de cette outrance jouissive, le duo Aikawa/Asano fonctionne avec bonheur. Donnant son coté “film de potes” tout autant que fable initiatique (Mitsuo se consacre pleinement à transmettre son art du jiu-jitsu à son élève Fujio) au récit, sans oublier la chronique familiale dans lequel verse maladroitement le film, ravivant ainsi ce côté mainstream bien absent du début iconoclaste du film. Les deux acteurs jouent chacun dans leur registre, se prêtant à la loufoquerie sans complexe. Moins comique en apparence qu’Aikawa, Asano ne dénote pas pour autant, même s’il ne se départit jamais réellement de son attitude cool, même dans les situations les plus équivoques. Son alter ego est en revanche éblouissant, les mimiques et la variété de son jeu l’imposant définitivement comme un acteur protéiforme de génie.

Aux côté de deux des acteurs les plus mortels du Japon, quelques apparitions remarquées comme celle du génial Kazuo Umezu [4], expliquant devant un interviewer comment se débarrasser d’un zombie en lui twistant “mogitoteru” la tête. Ou encore Harumi Sone (entrevu aux côté de son fils Hideki dans Gozu) en obsédé du Calpis [5] arrosant les riches spectateurs de l’arène d’une appétissante mixture ! Ajoutez à cela une plaisante BO, jamais envahissante, mélangeant le garage-rock de The Homesicks, à de gentilles ritournelles appuyant la naïveté et le burlesque des personnages.

Tôkyô Zonbi prend résolument le contre-point des films d’actions ou des culteries clippées au casting de boys band. Sakichi Satô n’hésitant pas à user de digression et d’un rythme lent, parfois méditatif, évocateur du Gozu de Miike. Artisan d’un univers décalé, surréaliste, trash et parfois contemplatif (un plan fixe de près de cinq minutes autour d’une conversation d’apparence banale entre Mitsuo et Fujio), qui n’élude pas une certaine mélancolie, témoignant d’un amour sans borne pour ses personnages, véritables marginaux de la société japonaise et prototypes de l’artiste underground, refusant de se soumettre à la dictature de l’entertainment au péril de leur confort matériel, et sentimental.

Pour ceux qui prendraient les effets spéciaux cheaps pour une faiblesse, ou le rythme lent pour ennuyeux, alors c’est que la poésie tordue du couple Hanakuma/Satô n’est pas pour vous. Pour les autres vous l’aurez compris Tôkyô Zonbi sous ses fausses allures de ciné bis, cache un voyage initiatique et d’apprentissage décalé, témoin de la créativité, certes dégénérée, mais décomplexée d’un auteur en devenir. A l’instar d’Alejandro Jodorowsky qui voyait en Koroshiya 1 une histoire d’amour homosexuelle (voir Electric Yakuza go to Hell le documentaire d’Yves Montmayeur sur Takashi Miike), on peut voir en Tôkyô Zonbi une histoire d’amitié pure et sincère.

Comme dirait Akatomy, « chez Sancho, on aime la vie, hitomi... et les zombies ! » alors en attendant la sortie - quasi improbable - du film dans nos contrées timorées... Joyeux Noël !

Dimitri Ianni | 13.12.2005 | Japon

Tôkyô Zonbi est sorti sur les écrans japonais le 10 décembre 2005.

- Site officiel du film : http://www.tokyo-zombie.com
- Site officiel de Yûsaku Hanakuma : http://www.hanakuma.com
- Site officiel de Kazuo Umezu : http://umezz.com

[1Auteur de manga underground - édité par Seirinkogeisha, maison d’édition fondée sur les ruines de Garo -, devenu culte au Japon, ses deux personnages les plus connus, Afro et Hage ont été reproduits sur de multiples supports : vêtements, figurines, montres... Ce dernier est également lutteur, membre d’Ichibanbosi Grappling, une école qui pratique la lutte à soumission et le jiu-jitsu.

[2Lire à ce sujet le récit de tournage d’Ichi the Killer dans le précieux ouvrage de Tom Mes intitulé Agitator : The Cinema of Takashi Miike (édition Fab Press, 2004).

[3Né en 1964 près d’Osaka, il pratique la trompette dans une fanfare à l’université, se retrouve un temps homme de service dans un love hotel, aspirant manzaï (comique stand-up d’improvisation), avant de se consacrer à l’écriture de scénarios (à son crédit des épisodes des cultissimes séries Fuccon Family, Oh ! Mickey), puis de s’essayer au rôle d’acteur (Kill Bill : Vol. 1, Last Life in the Universe...) avant d’entamer la réalisation.

[4Auteur ultra populaire au japon, Kazuo Umezu est né en 1936 dans la préfecture de Nara. Artiste et auteur de manga précoce, il fait ses débuts en troisième année de lycée, publiant les recueils Betsu Sekai (Le monde ordinaire) et Mori no Kyôdai (Les frères de la forêt). En 1972, il entame la publication de Hyôryû Kyôshitsu (L’école emportée, édité en France par Glénat) dans les pages de l’hebdomadaire Shônen Sunday. Auteur de nombreux succès parmi lesquels Makoto-chan (dont le fameux signe de main “Gwashi !” deviendra populaire parmi les jeunes), Again, Orochi ou encore Iara. Nombre de ses classiques ont été adaptés au cinéma. Il est aussi un spécialiste de l’horreur, comme en témoigne la récente adaptation cinématographique de certaines de ses oeuvres, sous le titre Kazuo Umezu’s Horror Theater (2005). Sans compter l’attendu Kami no hidarite akuma no migite (2006) par Shusuke Kaneko.

[5Boisson populaire au Japon, à base d’eau, de lait écrémé et d’acides lactiques. Des variations parfumées existent ; on en trouve aussi du concentré, comme une sorte de sirop de lait japonais à diluer.

aka Tokyo Zombie | Japon | 2005 | Un film de Sakichi Satô | D’après un manga de Yûsaku Hanakuma | Avec Shô Aikawa, Tadanobu Asano, Arata Furuta, Satoshi Hashimoto, Masaki Miura, Yoshiyuki Morishita, Yasuhi Nakamura, Harumi Sone, Maria Takagi, Mitsuki Tanimura, Kazuo Umezu
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