Tony Takitani

Lonely Tony.

Tony Takitani est le fils de Shozaburo Takitani, prisonnier pendant la Guerre du Pacifique et jazzman. A l’issue de la guerre, il rencontre une femme qu’il épouse ; celle-ci décède trois jours après la naissance de leur fils. Un gradé de l’armée américaine, ami de Shozaburo, lui conseille d’appeler le nouveau né Tony ; la juxtaposition d’un prénom américain et d’un nom japonais n’est pas pour déplaire au veuf, qui s’y reconnaît certainement, lui-même produit du conflit nippo-américain, qu’il véhicule culturellement, en tant que japonais, au travers d’une muisque essentiellement américaine. Paternel mais pas père, Shozaburo passe le gros de son temps sur les routes et laisse son fils seul ; un état à ne pas confondre avec la solitude puisque le garçon reconnaît cette absence de compagnie comme sa propre norme. Non expansif, le garçon est doué pour le dessin. Ses crayons ne transmettent pourtant aucune émotion ; ils ne sont pas froids mais se contentent d’être précis, évitant consciencieusement toute dérive artistique que l’illustrateur considère comme tromperie, et même erreur. Aussi Tony devient-il un illustrateur talentueux dans le domaine de la mécanique, vivant sa vie seul. Jusqu’au jour où il croise le chemin d’Eiko Konuma. La jeune femme attire son attention, au travers de sa façon de porter ses vêtements, avec une conscience de l’habit qu’il n’avait jamais vu jusqu’alors. C’est ce trait qui le touche, et l’incite à la demander en marriage. Un amour qui lui fait prendre conscience de la solitude sa vie jusqu’à cet instant ; si cette solitude l’avait toujours caractérisé, il ne l’avait jamais ressentie, et craint que ce soit le cas si Eiko refuse...

Tony Takitani est un film qui détonne dans le paysage audiovisuel contemporain, de par son économie, narrative et de moyens, et l’apparente simplicité de sa raison d’être. Il s’agit ici pour Jun Ichikiwa, de se laisser porter par un homme qui ne vit que peu d’histoire, ou alors si, mais ce sont celles, anodines, d’une vie sans interactions significatives : son film, adapté d’une nouvelle de Haruki Murakami, est un tableau, à la fois austère et généreux, d’un homme étranger, d’une certaine façon, à l’humanité. Cette distance avec ses congénères, Tony ne l’a pas plus choisie qu’il la subie ; il se trouve juste que, au travers de l’absence de sa famille, c’est devenu sa façon de vivre la vie. Il s’est occupé de lui-même très tôt et n’a jamais eu l’occasion de cotoyer d’autres personnes. Cette méconnaissance de l’autre, qui ne constitue aucunement une lacune, a priori, pour l’illustrateur qui vit une vie quasi monastique, prend bien entendu la forme d’une absence d’émotions et de sentiments ; d’où la passion de Tony pour la mécanique, froide et factuelle, et pourtant belle à sa façon.

Puis un jour, Tony croise Eiko. On pourrait dire que Tony ressent alors une émotion qui lui était jusque là inconnue, mais celle-ci est une fois de plus déformée par sa solitude : ce que Tony aime chez Eiko, c’est sa façon, consciente, de s’habiller. La jeune femme a en effet une obsession maladive pour les vêtements, en achetant sans cesse, de façon compulsive, pour combler un vide qu’elle déclare ressentir en elle. Pas étonnant dès lors, que Tony s’éprenne de la femme creuse : celle-ci s’abandonne à la mécanique humanie de l’apparat, compense un manque intérieur par l’apparence. A la façon des engins que Tony aime dessiner, Eiko s’offre aux yeux du monde, sans secrets ni intériorité, puisqu’elle n’est qu’extériorisation. Elle est en cela très proche de Tony, du moins de ses affections. Car ses goûts vestimentaires n’ont rien à voir avec une quelconque question de personnalité : il s’agit ici de style au sens radical du terme, Eiko laissant les tissus et les formes travaillés par de grands couturiers la redéfinir au quotidien, la rendre plus belle. Ce n’est pas tant qu’Eiko a conscience de l’habit finalement, que ses habits lui confèrent une consistence.

Tony Takitanki prend au cours de son histoire, un tournant tragique qui vise à aider son protagoniste à devenir humain, au travers de la douleur et de ce qui lui manquait le plus : la consience de l’absence. Et par conséquent, la perception de la solitude comme un manquement et non comme un simple état de fait. Eiko jouera dans cette compréhension un rôle primordial, au travers de son obsession vestimentaire. Et d’une certaine façon, le père de Tony, qu’il voit régulièrement mais peu fréquemment, aussi : car Shozaburo s’est abandonné à l’extériorisation non pas artistique mais mécanique, jouant toujours le même jazz, de la même façon. Le jour où il jouera avec émotion, sentant certainement la fin de sa vie arriver à grands pas, Tony aura du mal à comprendre cette musique pourtant si familière, marquée d’une différence : celle de l’interprétation.

Car Tony est un homme qui n’interprête pas la vie, spectateur et non acteur de l’existence. Les choix de réalisation de Jun Ichikawa, qui a décidemment muri de façon remarquable depuis Tokyo Marigold, reflètent ce caractère avec une précision et une subtilité étonnante. Tout d’abord au travers des choix de narration : le gros des dialogues du film est véhiculé par la voix omnisciente du narrateur (Hidetoshi Nishijima - Le Retour, Sayonara Midori), au ton très factuel, quasi neutre, les deux acteurs terminant de temps en temps ses phrases pour donner chair à ce portrait. Au travers de cette voix off qui déborde régulièrement sur le in, Ichikawa brise la frontière entre la fiction et la réalité, situant son film entre deux, dans une suspension contemplative et psychologique, faite d’analyse pudique et de ressenti ultérieur, qui caractérise si bien l’écriture de Haruki Murakami. Le monde dépeint par le film, bien que familier, parraît irréel car trop proche de Tony dans sa retranscription de l’absence d’hommes et d’émotions ; puis progressivement, en même temps que Tony s’humanise, il devient plus réel. Chemin faisant, le film trouve ainsi un objectif au sein du portrait, se concrétise lui-même. De simple spectateur, on devient être ; d’attentif, on devient bouleversé.

La réalisation de Jun Ichikawa, magnifique, est parfaitement complétée par les interprétations des deux seuls acteurs du film - tous les autres personnages étant de simples figurants -, Issei Ogata incarnant les Takitani père et fils, tout comme Rie Miyazawa incarne les deux personnages féminins. Une dualité qui confère une personnalité supplémentaire au film, et lui permet d’hésiter quant à la possibilité d’apparences plurielles pour une seule et même âme. Avant de se conclure, comme il se doit, sur l’unicité de chacun d’entre nous, que notre extériorité ne peut se contenter d’incarner.

Tout au long de ce voyage, Ichikawa et Ogata trouvent un allié de choix en la personne de Ryuichi Sakamoto. Le pianiste japonais apporte ici une touche essentielle, puisque la musique est presque le protagoniste le plus présent du film, le plus grand vecteur d’appropriation pour donner la touche finale aux différents tableaux que représentent les plans séquences du réalisateur. Bien que la pallette graphique du film soit relativement terne, la partition de Sakamoto leur confère des couleurs qui sont celles des émotions, absentes des personnages et qu’il faut bien d’une façon ou d’une autre, insuffler au portrait pour ne pas rester dans l’illustration. Au terme de cette complémentarité, qui parfait la symbiose du style de Murakami avec sa retranscription en images, Jun Ichikawa parvient d’ailleurs à transformer ce portrait de Tony Takitani, simple illustration, en véritable œuvre d’art, humaine, bouleversante de délicatesse et d’intelligence de mise en scène.

Akatomy | 9.12.2005 | Japon

D’ores et déjà disponible en DVD zone 2 NTSC au Japon, sous titré en anglais, Tony Takitani sortira sur les écrans français le 25 janvier 2006, courtesy of Celluloid Dreams.

Japon | 2004 | Un film de Jun Ichikawa | D’après une nouvelle de Haruki Murakami | Musique de Ryuichi Sakamoto | Avec Issei Ogata, Rie Miyazawa, Yumi Endo, Shinohara Takahumi, Hidetoshi Nishijima (narrateur)
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