Turtles Are Surprisingly Fast Swimmers

A life (more or) less ordinary.

Suzume - "Sparrow" de son prénom - vit seule ou presque, mariée à un homme qui travaille outre-mer et qui, quotidiennement, ne se préoccupe au téléphone que du régime alimentaire de sa tortue ; celle-ci étant donc le seul compagnon de la jeune femme. Le train-train de Suzume, quelconque, l’est avant tout à ses yeux ; au point qu’elle en devient invisible à ceux des autres, ignorée par un chauffeur de bus autant que bousculée dans les toilettes d’un restaurant, comme si elle n’était pas là. Tout le contraire de sa seule amie, "Peacock", née le même jour qu’elle, remarquable, exubérante et chanceuse. Cette routine anodine change le jour où Suzume tombe nez à nez avec un flyer microscopique, petite annonce à destination d’espions potentiels. Elle rencontre alors le couple Kugitani, simples quidams a priori, pourtant espions dormeurs depuis des années. Fascinés par sa capacité à être parfaitement quelconque - assurément un atout pour passer inaperçue - ils la recrutent illico pour partager leur attentisme.

Oubliez la violence, la vulgarité, l’esbroufe et les effets spéciaux ; loin de toute boursouflure, le cinéma tel que pratiqué par Satoshi Miki est un lieu singulier, charmant et décalé, fait de bonne humeur et de légèreté. Dans l’univers du réalisateur, l’échauffement des forces de l’ordre par exemple, lorgne vers la chorégraphie synchronisée. On s’y émerveille de peu de choses, comme d’un poulpe farci au riz capable d’obstruer la canalisation des WC, car le seul point de vue est à même de faire d’un quotidien terne un kaléidoscope de bonne humeur. Un cinéma à moitié plein.

Cette notion de point de vue est la pierre angulaire du scénario, libre et gentiment non-sensique, de Turtles Are Surprisingly Fast Swimmers : promue espion, seule la perception que Suzume a de sa vie est modifiée, puisque son statut n’est que potentiel. Au travers du regard des Kugitani, de simples courses alimentaires deviennent une épreuve à même d’être notée, l’incapacité à sortir du lot une qualité exceptionnelle. Un peu comme s’appliquer à faire des ramen « so-so », couçi-couça, ni bonnes ni mauvaises, alors que l’on maîtrise une recette exquise.

Tandis que les personnages cherchent à tout prix à être invisibles aux yeux des autres, leur neutralité supposée devient une véritable force cinématographique. Le quelconque devient remarquable, et Satoshi Miki est libre d’enchaîner les anecdotes exacerbées comme bon lui semble, esquivant l’accomplissement de la nouvelle carrière de son héroïne malgré elle pour se concentrer sur des personnages hauts en couleurs, sur l’effort qu’ils fournissent, à contre sens de la société japonaise, pour ne pas donner le meilleur d’eux-mêmes. Comme souvent dans ce cinéma de l’iconoclaste, certains décalages pourront paraître forcés aux yeux des spectateurs les plus rigides ; mais renier leur charme est à mon avis plus difficile que de les laisser nous séduire.

Pour conclure sur l’intérêt de ce film simple et joyeux, de ceux qu’a toujours affectionnés l’équipe de Sancho car ils rendent heureux, je souhaitais revenir sur une anecdote cinéphile. A la sortie des salles de nos jours, notamment en festival où trainent bon nombre d’experts critiques, j’entends souvent des spectateur blasés déclarer du film qu’ils viennent de voir : « C’était bien, mais pas exceptionnel. » Point. Sous entendu : le simplement agréable n’a aucun intérêt. Turtles Are Surprisingly Fast Swimmers, avec son apologie de la perception positive, autant que du potentiel de chacun de nos contemporains, contredit évidemment cette attitude qui nuit terriblement au contentement quotidien de chacun. Qu’elle soit appliquée au cinéma ou, simplement, à ce phénoménal divertissement qu’est la vie - même lorsqu’elle n’est pas exceptionnelle.

Akatomy | 11.04.2010 | Japon

Turtles Are Surprisingly Fast Swimmers est notamment disponible à bas prix en DVD anglais, et donc sous-titré, chez Third Window Films.
Il semblerait par ailleurs que le film soit sorti en 2007 en DVD en France, sous le titre Les tortues nagent plus vite qu’on ne le croit, grâce à Kinotayo.

aka Les tortues nagent plus vite qu’on ne le croit - Kame wa Igai to Hayaku Oyogu - 亀は意外と速く泳ぐ | Japon | 2005 | Un film de Satoshi Miki | Avec Juri Ueno, Yû Aoi, Jun Kaname, Masatô Ibu, Yutaka Matsushige, Ryô Iwamatsu, Eri Fuse
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