Ugly

Mumbaï [1]. Shalini (Tejaswini Kolhapure), une femme dépressive négligée par son mari Shoumik (Ronit Roy), haut gradé de la police entièrement dévoué à son travail, et Rahul (Rahul Bhat) son ex-mari, acteur en devenir dont elle a eu une petite fille, Kali. Un samedi où Rahul a la garde de Kali, celui-ci, avant d’aller au cinéma, doit passer prendre un script chez un ami directeur de casting. Rahul qui n’en a que pour quelques minutes, laisse Kali l’attendre dans sa voiture, et celle-ci se fait kidnapper. Dès lors Rahul et Shoumik vont mener chacun leur enquête afin de retrouver la petite fille.

Tout d’abord, sans rentrer excessivement dans le détail, c’est peut dire qu’Anurag Kashyap (Gangs of Wasseypur) nous propose une réalisation on ne peut plus efficace. Les effets visuels ne sont jamais gratuits et toujours tributaires du rythme du film (lent lors du début, soutenu tout au long de l’enquête, puis de nouveau lent pour la conclusion). La photographie est sobre. La bande son est très impressionnante. La musique en particulier, bien qu’elle ne soit pas systématiquement présente, qui va jusqu’à flirter avec le drone  !

Ugly est sans conteste un très grand film. Anurag Kashyap, qui l’a réalisé mais aussi écrit, manie le scalpel pour disséquer la société indienne avec une maîtrise exceptionnelle. La narration y est simplement impressionnante. Une fois la mise en place effectuée, Anurag Kashyap empêche constamment le spectateur d’avoir la possibilité d’appréhender les situations et les personnages, ou d’avoir un jugement sur ceux-ci de manière définitive, tout au long du déroulement de l’histoire. Ce tour de force est réussi grâce au rythme élevé du film, soutenu par des dialogues très bien écrits, remplis de détails qui éclairent, au fur et à mesure, les actions et le caractère des personnages. Et c’est à la fin, après l’exposition des motivations des protagonistes, et lors de la conclusion, lorsque le rythme ralentit, que le temps est enfin donné au spectateur, pour mesurer l’horreur de cette ramification de drames humains. L’écueil du misérabilisme est évité. L’impact est énorme et laisse sans voix. Tout les protagonistes se révéleront plus amoraux les uns que les autres. Et en cela, le titre du film n’est pas usurpé.

Tout ceci serait vain, si le film n’était soutenu par la puissante et juste performance de l’ensemble des acteurs. C’est d’ailleurs impressionnant, de par les différences de caractères des personnages dépeint,s et l’évolution de leur attitude au cours de l’histoire. Une mention spéciale pour Rahul Bat qui a priori n’avait pas joué depuis une dizaine d’années. On ne peut que constater qu’Anurag Kashyap maîtrise également la direction d’acteurs. La qualité d’ensemble d’Ugly provient sans doute du passage par le théâtre du réalisateur.

Ugly est un témoignage sur la modernisation d’un pays aux fortes traditions, et dont le progrès économique creuse des écarts de classe invraisemblables. Et par extension sur les effets destructeurs du consumérisme, apanage de l’individualisme triomphant sur la société traditionnelle, où la famille et la caste étaient les références, et les problèmes moraux qu’il induit. Cela dépeint presque l’Inde comme une sorte de « purgatoire » moral et économique de l’humanité. C’est tout simplement sidérant. Le film donne beaucoup à réfléchir, sachant que notre petit monde occidental vit le début d’une régression économique importante, où l’écart entre le haut et le bas de la société n’a de cesse de se creuser, et souffre depuis déjà un certain temps d’une sérieuse crise morale où les cadres traditionnels, qui ont explosés depuis un certain temps, tentent de se restructurer. En clair, Ugly nous livre un instantanée de la société indienne et ses dérives, qui nous renvoie brutalement à une réflexion sur notre société, notre conscience morale individuelle, et notre propre laideur.

Anurag Kashyap s’empare d’un fait divers ordinaire - le kidnapping d’une enfant dans l’Inde actuelle - pour en faire un exceptionnel thriller, doublé d’un instantané de la société indienne, probablement à un stade décisif, qui questionne sans détour et sans fard le spectateur sur sa propre laideur ordinaire, et en négatif, en ce qui nous concerne, sur la laideur de la société occidentale. Ugly, aux antipodes de Bollywood, incarne un autre cinéma indien à suivre de près ; comme Anurag Kashyap, à surveiller, auteur dont il faut découvrir le reste de l’œuvre.

Ugly a été diffusé au cours de la XIXème édition de l’Etrange Festival (Paris, 2013), et sortira sur nos écrans le mercredi 20 novembre 2013.
Remerciements à Xavier Fayet.

[1Bombay

Inde | 2013 | Un film d’Anurag Kashyap | Avec Ronit Roy, Tejaswini Kolhapure, Vinit Kumar Singh, Vipin Sharma, Monal Thaakar
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