Yamagata Scream

Présenté comme le midnight movie de cette onzième édition du festival du film asiatique de Deauville, Yamagata Scream semble avoir suscité des attentes diversement récompensées, suite au teasing orchestré en grande pompe lors du défilé du créateur de mode et co-producteur Masatomo, venu mettre en scène les protagonistes fouler le catwalk d’un parterre peu habitué à l’audacieux mélange entre côte d’armure et vestes strass aux imprimés léopards.

Quatre lycéennes, accompagnées de leur professeur en excursion scolaire, se retrouvent sur les routes montagneuses à la découverte de la culture locale d’un petit village de la province de Yamagata. Leur arrivée mouvementée, immédiatement suivie de celle d’un homme d’affaire, décidé à démolir la stèle d’un vieux temple dressé en l’honneur de guerriers morts il y a plus de huit cents ans, va déclencher par la cupidité de son affairisme, le réveil d’une malédiction provoquant le retour de samouraïs décimés jadis dans de tragiques circonstances. Devenus zombies, les anciens guerriers ont tôt fait de terroriser les habitants, afin d’accomplir leur vengeance ancestrale.

Comédie horrifique familiale destinée à rafraîchir les spectateurs nippons des chaleurs accablantes du prochain été aoûtien, Yamagata Scream n’en atteste pas moins de la volonté commerciale de s’adresser au spectateur étranger autant que local, dans son approche trans-culturelle et vulgarisatrice. A l’image de la “glocalisation” [1] à l’œuvre dans le Sukiyaki Western Django (2007) de Miike, qui faisait déjà une relecture singulière de la mythique bataille de Dan-no-ura [2], Takenaka recycle l’histoire médiévale japonaise - la bataille servant ici de point de départ à la malédiction frappant le village d’Oshakabe - dont le canevas sert de prétexte à une hybridation d’un cinéma de divertissement japonais, qui ne cesse de s’approprier les codes du cinéma de genre occidental dans une tentative de renouvellement.

Pour les amateurs d’entrailles qui se répandent à la Zombie Jieitai (2005) ou du cosplay sexy trash d’un Stacy (2001) du génial “bisseux” Naoyuki Tomomatsu, sans oublier les gunfights et les combats sur-vitaminés du récent Samurai Zombie (2008) de l’impulsif Tak Sakaguchi ; la vision de Yamagata Scream aura tout d’un arrière goût amer. En effet, celui-ci joue le contrepoint des tendances actuelles, soulignant le paradoxe d’un film misant sur la hype de ses costumes autant que sur sa filiation nostalgique d’un cinéma d’horreur classique, à contre-courant des modes. Aussi nul démembrement saignant ni panty shot voyeuriste à l’œuvre dans la lutte que livre notre groupe de lycéennes au narcissisme kawai face à des morts-vivants aux visages sur-maquillés, que l’on imagine davantage sortir du casting du Thriller (1983) de Michael Jackson que d’un Fulci ou d’un Romero. Au lieu de ça, le cinéaste fait le choix de distiller une poétique du macabre haute en couleurs, entre délires burlesques, surréalisme grotesque, et sur jeu d’acteurs cabotinant à souhait, dont un hilarant Yôichi Nukumizu.

Mais avant d’être une comédie barrée, Yamagata Scream s’avère un véritable hommage au cinéma d’horreur classique truffé de références et clins d’œil. De la citation de La fiancée de Frankenstein (1935) de Whale, à travers la coiffure d’une nécromancienne, en passant par l’éclairage si particulier du cinéma de Nakagawa, sans oublier House (1977), le chef-d’œuvre de Nobuhiko Obayashi auquel l’auteur emprunte son groupe de lycéennes - le personnage de Miyako n’est qu’une transposition moderne d’Oshare, l’adolescente décidée d’oublier la nouvelle vie que son père compte commencer avec une belle inconnue après le décès de sa mère -, son voyage en bus et son pont haut perché au dessus de gorges montagneuses ; ne sont que les quelques exemples dont déborde le métrage dans sa profession de foi amoureuse et nostalgique, tout autant que sa volonté manifeste de transcender les codes du genre. Mais si Obayashi parvenait à détourner ces codes par sa créativité doublée d’une audace expérimentale, pour faire de House un véritable ovni cinématographique, Takenaka s’avère ici moins audacieux par sa mise en scène appliquée, malgré une attachante sincérité.

En dépit d’un départ sur les chapeaux de roues en effet, à vouloir jouer la rupture de ton perpétuelle entre gags grotesques, mécanique de la peur, et désenchantement romantique dans son recyclage du mythe de Dracula - à travers le personnage du seigneur croyant reconnaître en Mikayo sa dulcinée jadis décédée - ; Yamagata Scream peine à tenir la distance, finissant par ressembler davantage à un joyeux patchwork, donnant certes quelques scènes mémorables, mais insuffisant pour atteindre la densité émotive auquel le cinéma de Takenaka nous avait habitué jusque là, depuis Munô no Hito (Nowhere Man, 1991).

Pour autant, son sixième long métrage n’en est pas moins un réel plaisir pour les yeux, à l’image d’un superbe travail sur la photographie et la couleur qui fait le charme du métrage, dont l’authenticité des décors et la quasi absence d’effets numériques tranchent avec les “direct-to-video” dont nous abreuve le J-Horror. Ce plaisir est renforcé par une certaine poésie dont à toujours fait preuve l’auteur jouant astucieusement sur les contrastes. Ainsi un violent combat entre un zombie samouraï au sabre acéré et une frêle adolescente armée d’une tronçonneuse se déroule sous le ciel étoilé de feux d’artifice, comme s’il s’agissait d’une célébration festive, symbole d’un retour au passé de l’enfance. De même, ce n’est pas la décapitation mais bien le son d’une berceuse fredonnée par une grand-mère tout droit sortie d’Arsenic et vieilles dentelles (1944) qui provoque le boursouflage des têtes des morts-vivants telle des baudruches qui s’élèvent vers le ciel pour rejoindre la lune, suggérant un improbable croisement entre le Sanners (1981) de Cronenberg et les visions fantastiques du Voyage dans la Lune (1902) de Méliès.

Cette nostalgie de l’enfance sera de plus confirmée par l’existence même du personnage interprété par Naoto Takenanka, en la personne de l’ancien guerrier et traître Yamazaki. En effet, celui-ci ne pense qu’à une chose, s’approprier l’épée de Kusanagi [3] pour dominer le monde et pouvoir construite des montagnes russes dans tout le pays. Comme à son habitude, l’acteur réalisateur se plait à incarner des personnages issus d’une souffrance - Katsuragi est un fils de paysan qui n’a jamais pu profiter de son enfance - dont la fantaisie traduit une profonde mélancolie. Véritable clown triste, plus proche du Mime Marceau que du Michaël Youn de Héros (2007), il tente par sa douce folie et son exubérance, tel Sasaki charmant une lumineuse Tomoyo Harada dans Sayonara Color (2005) par un « Lac des cygnes » improvisé sur une jetée, à insuffler au métrage l’émotion qui lui fait défaut.

Loin du cinéma intimiste auquel il nous avait habitué, l’exubérance de Yamagata Scream porte pourtant la marque de son auteur. Malgré ses défauts de rythme, dont quelques longueurs, sa joyeuse légèreté et sa mélancolie dévoilent une nouvelle facette de l’immense spectre émotif et créatif d’un des acteurs les plus singuliers du japon. Naoto Takenaka apporte ici la preuve qu’il ne faut pas nécessairement un déluge d’hémoglobine ni un bodycount démesuré pour faire exister un film de zombies ; mais juste l’imaginaire débridé d’un poète alliée à une généreuse dose d’humour “nonsensique”, professant un amour sincère du cinéma de genre et d’ailleurs.

Yamagata Scream a été présenté dans la section Panorama au cours de la 11ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2009).
Site officiel (en japonais) : http://yamagatascream.gyao.jp

[1Copyright Akatomy.

[2C’est l’une des grandes batailles de l’histoire du Japon qui a eu lieu en 1185 à Shimonoseki et qui opposa deux clans, les Genji et les Heike.

[3Kusanagi no Tsurugi, ou l’épée de Kusanagi, qui fut perdue en 1185 lors de la bataille de Dan-no-ura, est une épée légendaire japonaise aussi mythique qu’Excalibur ou que Durandal, l’épée du chevalier Roland.

aka Yamagata sukurîmu - 山形スクリーム | Japon | 2009 | Un film de Naoto Takenaka | Avec Riko Narumi, Ikki Sawamura, Naoto Takenaka, AKIRA, Maiko, Saaya Irie, Yôichi Nukumizu
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