Yatterman

Yatter-transformation : henshin ou hentai ?

Des décombres de Tokyoko, où les Yatterman et le gang Dorombo ont choisi de livrer leur dernier affrontement hebdomadaire en date, émerge une jeune femme, Shoko, une étrange pierre bleutée dans les mains. Gan Takada et Ai Kaminari, respectivement Yatterman premier et seconde du nom, tourtereaux héroïques flanqués d’un gigantesque mecha canin – Yatter-Wan – et d’Omochamma, mini-sidekick tout en rouages, reconnaissent immédiatement l’un des quatre fragments de la légendaire Skull Stone, dont on dit qu’elle peut exhausser n’importe quel vœu. Le père de Shoko, Indy nippon, a disparu en recherchant les artefacts, que le maléfique Dokurobei convoite dans l’espoir de devenir voyageur temporel ; c’est pourquoi il a lancé Doronjo, plutôt superbe, et ses deux acolytes, Boyacky, plutôt rat, et Tonzra, plutôt cochon, à leur recherche. Puisque ces trois énergumènes composent les Dorombo, adversaires nécessaires du duo Yatterman, voilà tout le monde à la recherche de cailloux luminescents, en Ogypte [1] et ailleurs, entre combats/ébats de robots géants, rêves de maternité et autres amours inavouables, sur fond de disparitions – de personnes, de lieux, d’idéogrammes ou encore de journées dans les pages d’un agenda – aussi subites et incongrues qu’inexpliquées.

Si le supposé engouement français pour les cinémas d’Asie ne s’était pas, au fil des années, révélé quelque peu factice, un débat entourerait certainement la sortie dans nos bacs de Yatterman, entre le culte et le dédain d’une poignée d’initiés au cinéma de Takashi Miike. Peu de réalisateurs en effet, ont vu naître un fossé aussi large entre le pour et le contre ; creuset passionnel dans lequel le metteur en scène jetait autrefois plusieurs braises par an, attisant les ardeurs d’un camp comme le mépris de l’autre. Son rythme effréné s’étant estompé au profit de budgets plus conséquents, les adaptations populaires ayant pris la place d’un certain cinéma extrémiste, le brasier Miike s’en est retourné à un anonymat plus en phase avec l’appréciation grand public des films asiatiques. Et lorsque le papa de Audition et autres Ichi the Killer s’attaque à des univers enfantins, même les partisans de la première heure taisent leur enthousiasme autrefois assourdissant. Tant pis pour eux, ainsi que pour tous ceux qui feront l’impasse sur Yatterman pour son univers bariolé et henshin : avec ses apocalypses éphémères et ses robots érotomanes, cette adaptation d’une célèbre série d’animation, récemment relancée au Japon, témoigne une fois de plus de la cohérence globale du cinéma de Takashi Miike, au-delà des cibles démographiques – à défaut de s’affranchir de cibles culturelles.

Au caractère relativement incolore des Crows Zero, à la globalisation si particulière de Sukiyaki Western Django, Miike oppose en effet la totale « japonitude » de Yatterman, improbable substrat sexué des tokusatsu de notre enfance. Désuétude parodique de theme songs héritées des années soixante-dix, look juvénile des héros et coupe de Pollux de Shō Sakurai, robots-chiens, accoutrements et petites danses de célébration ridicules... les frais qui accompagnent le dédouanement culturel du film sont à n’en pas douter assez élevés, même pour une génération baignée dans les manga et l’anime, peu habituée à la représentation live de tels univers. Visuellement, Yatterman se complait a priori dans une certaine puérilité, jusque dans le rendu volontairement simplet, texturé façon animation en volumes, de ses très nombreux (et maîtrisés) effets numériques. Pourtant, Miike trouve un marche-pied vers les adultes en la personne de Kyoko Fukada, par ailleurs lieu d’une projection contradictoire – Doronjo, toute de cuir échancrée, rêve d’un quotidien anodin et mièvre, entre tofu artisanal et grossesse, au bras de son ennemi juré – qui déteint sur l’ensemble du métrage. Et si nos enfants rêvaient, eux, d’androïdes lubriques ?

Puisqu’il est hors de question – à l’exception de quelque pelotage maladroit de l’homme rat - de pervertir Kyoko Fukada, dont l’érotisme est d’autant plus cinglant qu’il est retenu, Miike fait exploser la sexualité de ses constructions mécaniques. Virgin Roader, fabrication ahurissante de Boyacky, sa poitrine armée en gigogne, hurlant son "I’m coming !" (en lieu et place du traditionnel "iku" de la pornographie) tandis que des robots fourmis, conçus à l’improviste par un Yatter-Wan en rut, lui dévorent les tétons lance-missiles (des carottes explosives), en est certainement la plus explicite illustration. Mais les débordements sexuels de Yatterman sont si nombreux – parfois soulignés à l’écran par un petit cochon, mécanique et embarrassé , introduit pour dissimuler la virilité exposée d’un Boyacky en pleine affirmation de liberté ! - que certains n’oseront asseoir leurs chérubins devant, de peur de les voir se malaxer les tétons, au lieu de brandir des épées en mousse et autres bouts de bois improvisés armes à feu, dans leurs recréations quotidiennes. Si Yatterman est un film à regarder en famille me direz-vous, c’est peut-être chacun son tour, une scène par classe d’âge. Nous y reviendrons sous peu.

Bien que ce serait du gâchis, cette farce entre deux âges supporterait narrativement un visionnage relais sans heurts ni zones d’ombres. Rarement un film de Miike se sera aussi peu embarrassé du moindre développement de ses protagonistes ; et si Masashi Sogo n’a certainement pas la carrure de Masa Nakamura ou Kankurô Kudô, son scénario sans véritable enjeu ni rebondissement, tout entier dévoué à la satisfaction instantanée, est un tour de force en son genre. Yatterman est un film futile par essence, qui dépeint une lutte récurrente, sans incidence et donc forcément sans emprise, reconduite d’une semaine sur l’autre dans la conscience d’un rendez-vous télévisuel et l’abstraction de toute conséquence. Une approche très cartoon de la confrontation et de la destruction, que Miike explorait déjà dans l’improbable résilience des figures de Show Aikawa et Riki Takeuchi dans la trilogie Dead or Alive. Alors que Miike introduisait alors des mécanismes infantiles dans un cinéma pour adulte, il fait l’inverse dans Yatterman, sous-tendant une représentation pour enfants de débordements adultes.

Peut-être Yatterman, à la fois hommage consciencieux et parodie en roue libre [2], est-il, finalement, le carrefour le plus accessible et explicite entre l’enfance et l’âge adulte dans la filmographie de Takashi Miike, rencontre/superposition qui la parcourt tout entière ou presque. Un film où parents et rejetons peuvent, s’ils l’osent, s’éveiller l’un à l’autre, dans un bric-à-brac, foisonnant et divertissant, de jouets et de sexualité. Miike, lui, a osé ; se définit toujours plus dans cette conciliation de l’homme-enfant et de l’enfant-homme, régressif et précoce. Alors pourquoi pas vous ?

Akatomy | 27.05.2010 | Japon

Yatterman est disponible depuis peu dans vos étals, en DVD et Blu-Ray avec pas mal de (petits) suppléments et une image très nette, grâce à WE Productions qui cultive son bon goût cinématographique.
Un grand merci à Alexandre Panau et WE Productions.

[1Pas de faute dans le nom du pays de ma part : c’est une tradition héritée de la série, de singer des noms connus, de personnes et de lieux, en n’y changeant qu’une lettre.

[2A peu de choses près, Miike déclarait d’ailleurs sur le tournage, dans une courte interview présentée en supplément du DVD de WE Prod, qu’il se sentait à l’aise sur le film et que, si la Nikkatsu ne s’en mêlait pas, ses producteurs en seraient pour leur frais !

aka ヤッターマン – Yattāman | Japon | 2009 | Un film de Takashi Miike | Avec Shō Sakurai, Saki Fukuda, Chiaki Takahashi, Kyoko Fukada, Kendo Kobayashi, Katsuhisa Namase, Junpei Takiguchi, Anri Okamoto, Kōichi Yamadera, Noriko Ohara, Kazuya Tatekabe, Hiroshi Sasagawa
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